T3 Épisode 3 : Un coureur n'est pas rentré
T3 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
Le squelette manquait de souffle
3
La nuit est tombée. De notre maison dans une vallée à l’écart, nous apercevons une guirlande de lumières mouvantes sur le flanc de la montagne. Ce sont les frontales du parcours des vingt-et-un kilomètres qui s’approchent du village. Il est temps, pour ma femme et moi, de retourner au camping assister aux arrivées.
À 20 h 45, annoncé par sa lampe, le premier du Parcours des Enfers passe la ligne, souriant et épuisé, sous les applaudissements des accompagnateurs et des bénévoles présents. La sorcière Laurence se précipite.
— Tu as vu Max ?
— Oups, tu m’as fait peur ! Je ne t’avais pas reconnue. Faut pas aborder les gens comme ça. J’ai cru que tu allais me changer en crapaud.
— As-tu vu Max ?
— Max ? Il était largement devant moi. Il est pas arrivé ?
Laurence fronce ses larges sourcils noirs. Elle l’appelle au téléphone.
— Il est chiant à couper tout le temps son tél pendant les courses !
Inquiète, elle se dirige vers le poste de secours. Pierrot assure la permanence des urgences.
— T’en fais pas, il sera bientôt là. Il a dû faire un arrêt technique.
Les coureurs de tous les parcours remplissent petit à petit les barnums où le repas sera servi. Fiers d’être arrivés, admiratifs de la montage dans ses couleurs automnales, encore enchantés d’une fin de parcours balisée par des centaines de frontales-lucioles, on se congratule, on rigole, on raconte ses exploits et ses déboires. Laurence interroge chaque arrivant du quarante-deux kilomètres. Elle n’échappe pas aux remarques ironiques sur sa tenue, mais personne n’a croisé ou dépassé son compagnon. On croit à une blague des organisateurs. L’inquiétude de la sorcière s’accroit, elle retourne au poste de secours.
— Il devrait être là depuis longtemps !
— Ouais, tu as raison. C’est pas normal.
Le responsable de la sécurité appelle le dernier ravitaillement, au lieu-dit Le Traiteur, avant l’ultime étape où les coureurs grimpent, puis redescendent une montagne qui domine le village.
— Pierrot ?... Max ? Max y a un bon moment qu’il est passé. C’était le premier, loin devant les autres. On a rigolé avec son squelette. Il a fait un tour de valse avec la Mort qui a dû poser sa faux… Quoi ?… Répète… Il est pas arrivé ? Pas possible... Perdu ? Ça m’étonnerait. Il connaît la montagne, ce morceau de forêt, comme sa poche. Il a dû lui arriver un truc, c’est sûr… Ou un accident. Il a peut-être glissé et s’est fait mal… Ça pleut, ça dérape. On voit pas grand-chose… Non, on peut envoyer personne. Y a encore du monde à accueillir ici…
Ça se confirme, une alerte résonne dans la tête de Pierrot. Un accident ? Peut-être, sûrement. Mais sans gravité, sûrement. Pierrot est un optimiste. Laurence, elle, s’affole. Une vraie larme coule sur son maquillage, lui ajoutant une touche dramatique. Il s’est passé quelque chose, il faut aller voir.
Tous deux partent à la recherche de Delphine, la présidente du Comité des fêtes, tout en orange. Celle-ci interroge d’autres bénévoles, ils se concertent. Étrange conciliabule de sorciers et loups-garous dans la nuit. Tous partagent la même inquiétude. C’est sérieux. Max est un pro. Il devrait être là ou, au moins, avoir prévenu s’il avait un souci.
— Il faut envoyer une moto ou un quad.
— Les quads sont déjà partis ramasser deux entorses sur le vingt-deux.
À l’écart, après avoir vérifié les parcours avant les départs des coureurs, les ouvreurs sont restés en alerte pour parer aux urgences. Un jeune adossé à sa moto tout terrain est mobilisé. Encore harnaché dans sa cuirasse de cuir, il enfile son casque et démarre la Kawasaki. Faisant ronfler le moteur, il dégage la béquille, tout en écoutant les instructions de Pierrot.
— Attends ! lui crie Laurence.
Elle balance sa caméra dans les mains de la présidente et enfourche la moto.
— T’es cinglée ! Mets au moins un casque…
Trop tard, ils sont partis éclaboussant d'un jet de boue les piétons alentour. Laurence se cramponne à son chauffeur. Son chapeau pointu s'est envolé, sa cape flotte derrière l'engin, on dirait des ailes. Les spectateurs applaudissent.
La fête continue. La remise des prix commence. Tour à tour, les trois premiers de chaque parcours montent sur le podium sous les vivats des présents. Ils ont chacun droit à un panier rempli de victuailles de la région. On se congratule, on s’embrasse. Ils ont tous enfilé une polaire ou une petite laine, la température est fraiche. Une file s’allonge devant la distribution des repas. Les bénévoles déguisés garnissent les plateaux dans la bonne humeur. On se photographie. On fait les pitres. On rigole. Assis aux tables sous les barnums, on échange ses impressions sur les difficultés, sur ses déboires, sur la main secourable qui les avait relevés après une glissade, sur les fantômes et les spectres qui jalonnaient les chemins, sur l’accueil chaleureux et revigorant des ravitos, sur les performances, individuelles et collectives du groupe de copains, d’aujourd’hui, d’hier, de demain. Tous fiers, épuisés et contents d’avoir communié dans l’effort et sûrs de mériter cette soupe délicieuse et chaude et les compléments qui l’accompagnent.
Dans le poste de secours, le téléphone sonne.
— Ouais, j’écoute… Vous êtes au Traiteur… Rien vu ? Merde !... C’est forcément entre le Traiteur et ici… Laurence est partie ? Toute seule ? Tu l’as laissé faire… Je comprends, je la comprends, elle s’affole. Mais toute seule, c’est craignos… Faut ratisser les abords du parcours… Les quads sont rentrés. J’en garde un et une moto en cas d’autre urgence. Et j’envoie deux motos balayer les abords à partir d’ici. Un quad fera des aller et retour sur le chemin… Toi, tu fais les abords en partant du ravito et récupères Laurence. C’est pas prudent de la laisser seule, surtout s’il est arrivé quelque chose… Ah ! j’oubliais. Appelle toutes les dix minutes. Mets un message si je suis en ligne.
Pierrot, après avoir donné ses consignes aux ouvreurs, se dirige vers l’ambulance des pompiers. Thomas, le lieutenant, et Kévin, deux jeunes du village, sont d’astreinte. Assis le long du camion, ils avalent la soupe qu’on leur a apportée.
— Tenez-vous prêts. On a sans doute un problème. Mon petit doigt me dit : un gros. Faudra un convoyage à Annonay ou peut-être même à Saint-Ét.
Pendant ce temps, la fête bat son plein. Quelques-uns font des pas de danse. Certains se sont interrogés sur l’absence de Max. Mais on les a rassurés : « Il est en reportage ». Les derniers arrivent. Les ravitaillements ferment. On retire les balises en vérifiant qu’il n’y a pas de retardataires. Le quad en vadrouille sur la dernière portion du Parcours des Enfers ramène deux épuisés qui avaient craqué au Traiteur.
Il est presque minuit. Pratiquement tous les participants ont regagné leur voiture. Repus, on s’est congratulé une dernière fois, des embrassades et de grands sourires sur toutes les lèvres. Cette année encore le Trail des forêts a été une réussite. On s’est donné rendez-vous pour l’année prochaine en se promettant de faire un encore meilleur chrono.
Les déguisements sont remisés, les maquillages effacés. Les bénévoles s’affairent à ranger le matériel. Derrière la façade, l’inquiétude les a gagnés. Max c’est un frère. Tout le monde l’aime ici. Et le Trail lui doit beaucoup. Toujours pas de nouvelles. Pas de traces dans la forêt. Les visages se sont refermés. On range dans un silence lourd.
— Allo, c’est Pierrot. ... Quoi ? J’entends pas bien. Respire. Calme-toi. … Vous l’avez retrouvé ! Ouf enfin ! … C’est super ! Ça rassurera tout le monde. … Au Chirat du Diable ? Mais c’est loin du chemin ! ... Laurence a eu du nez. C’est l’amour… Quoi ? Dans un sale état. Ah ! merde ! … Il comprend rien. … Mais il est conscient ? … Trauma. … Il est dans les vapes. … Ouais, l’ambulance est prête, on vous attend.
À 20 h 45, annoncé par sa lampe, le premier du Parcours des Enfers passe la ligne, souriant et épuisé, sous les applaudissements des accompagnateurs et des bénévoles présents. La sorcière Laurence se précipite.
— Tu as vu Max ?
— Oups, tu m’as fait peur ! Je ne t’avais pas reconnue. Faut pas aborder les gens comme ça. J’ai cru que tu allais me changer en crapaud.
— As-tu vu Max ?
— Max ? Il était largement devant moi. Il est pas arrivé ?
Laurence fronce ses larges sourcils noirs. Elle l’appelle au téléphone.
— Il est chiant à couper tout le temps son tél pendant les courses !
Inquiète, elle se dirige vers le poste de secours. Pierrot assure la permanence des urgences.
— T’en fais pas, il sera bientôt là. Il a dû faire un arrêt technique.
Les coureurs de tous les parcours remplissent petit à petit les barnums où le repas sera servi. Fiers d’être arrivés, admiratifs de la montage dans ses couleurs automnales, encore enchantés d’une fin de parcours balisée par des centaines de frontales-lucioles, on se congratule, on rigole, on raconte ses exploits et ses déboires. Laurence interroge chaque arrivant du quarante-deux kilomètres. Elle n’échappe pas aux remarques ironiques sur sa tenue, mais personne n’a croisé ou dépassé son compagnon. On croit à une blague des organisateurs. L’inquiétude de la sorcière s’accroit, elle retourne au poste de secours.
— Il devrait être là depuis longtemps !
— Ouais, tu as raison. C’est pas normal.
Le responsable de la sécurité appelle le dernier ravitaillement, au lieu-dit Le Traiteur, avant l’ultime étape où les coureurs grimpent, puis redescendent une montagne qui domine le village.
— Pierrot ?... Max ? Max y a un bon moment qu’il est passé. C’était le premier, loin devant les autres. On a rigolé avec son squelette. Il a fait un tour de valse avec la Mort qui a dû poser sa faux… Quoi ?… Répète… Il est pas arrivé ? Pas possible... Perdu ? Ça m’étonnerait. Il connaît la montagne, ce morceau de forêt, comme sa poche. Il a dû lui arriver un truc, c’est sûr… Ou un accident. Il a peut-être glissé et s’est fait mal… Ça pleut, ça dérape. On voit pas grand-chose… Non, on peut envoyer personne. Y a encore du monde à accueillir ici…
Ça se confirme, une alerte résonne dans la tête de Pierrot. Un accident ? Peut-être, sûrement. Mais sans gravité, sûrement. Pierrot est un optimiste. Laurence, elle, s’affole. Une vraie larme coule sur son maquillage, lui ajoutant une touche dramatique. Il s’est passé quelque chose, il faut aller voir.
Tous deux partent à la recherche de Delphine, la présidente du Comité des fêtes, tout en orange. Celle-ci interroge d’autres bénévoles, ils se concertent. Étrange conciliabule de sorciers et loups-garous dans la nuit. Tous partagent la même inquiétude. C’est sérieux. Max est un pro. Il devrait être là ou, au moins, avoir prévenu s’il avait un souci.
— Il faut envoyer une moto ou un quad.
— Les quads sont déjà partis ramasser deux entorses sur le vingt-deux.
À l’écart, après avoir vérifié les parcours avant les départs des coureurs, les ouvreurs sont restés en alerte pour parer aux urgences. Un jeune adossé à sa moto tout terrain est mobilisé. Encore harnaché dans sa cuirasse de cuir, il enfile son casque et démarre la Kawasaki. Faisant ronfler le moteur, il dégage la béquille, tout en écoutant les instructions de Pierrot.
— Attends ! lui crie Laurence.
Elle balance sa caméra dans les mains de la présidente et enfourche la moto.
— T’es cinglée ! Mets au moins un casque…
Trop tard, ils sont partis éclaboussant d'un jet de boue les piétons alentour. Laurence se cramponne à son chauffeur. Son chapeau pointu s'est envolé, sa cape flotte derrière l'engin, on dirait des ailes. Les spectateurs applaudissent.
La fête continue. La remise des prix commence. Tour à tour, les trois premiers de chaque parcours montent sur le podium sous les vivats des présents. Ils ont chacun droit à un panier rempli de victuailles de la région. On se congratule, on s’embrasse. Ils ont tous enfilé une polaire ou une petite laine, la température est fraiche. Une file s’allonge devant la distribution des repas. Les bénévoles déguisés garnissent les plateaux dans la bonne humeur. On se photographie. On fait les pitres. On rigole. Assis aux tables sous les barnums, on échange ses impressions sur les difficultés, sur ses déboires, sur la main secourable qui les avait relevés après une glissade, sur les fantômes et les spectres qui jalonnaient les chemins, sur l’accueil chaleureux et revigorant des ravitos, sur les performances, individuelles et collectives du groupe de copains, d’aujourd’hui, d’hier, de demain. Tous fiers, épuisés et contents d’avoir communié dans l’effort et sûrs de mériter cette soupe délicieuse et chaude et les compléments qui l’accompagnent.
Dans le poste de secours, le téléphone sonne.
— Ouais, j’écoute… Vous êtes au Traiteur… Rien vu ? Merde !... C’est forcément entre le Traiteur et ici… Laurence est partie ? Toute seule ? Tu l’as laissé faire… Je comprends, je la comprends, elle s’affole. Mais toute seule, c’est craignos… Faut ratisser les abords du parcours… Les quads sont rentrés. J’en garde un et une moto en cas d’autre urgence. Et j’envoie deux motos balayer les abords à partir d’ici. Un quad fera des aller et retour sur le chemin… Toi, tu fais les abords en partant du ravito et récupères Laurence. C’est pas prudent de la laisser seule, surtout s’il est arrivé quelque chose… Ah ! j’oubliais. Appelle toutes les dix minutes. Mets un message si je suis en ligne.
Pierrot, après avoir donné ses consignes aux ouvreurs, se dirige vers l’ambulance des pompiers. Thomas, le lieutenant, et Kévin, deux jeunes du village, sont d’astreinte. Assis le long du camion, ils avalent la soupe qu’on leur a apportée.
— Tenez-vous prêts. On a sans doute un problème. Mon petit doigt me dit : un gros. Faudra un convoyage à Annonay ou peut-être même à Saint-Ét.
Pendant ce temps, la fête bat son plein. Quelques-uns font des pas de danse. Certains se sont interrogés sur l’absence de Max. Mais on les a rassurés : « Il est en reportage ». Les derniers arrivent. Les ravitaillements ferment. On retire les balises en vérifiant qu’il n’y a pas de retardataires. Le quad en vadrouille sur la dernière portion du Parcours des Enfers ramène deux épuisés qui avaient craqué au Traiteur.
Il est presque minuit. Pratiquement tous les participants ont regagné leur voiture. Repus, on s’est congratulé une dernière fois, des embrassades et de grands sourires sur toutes les lèvres. Cette année encore le Trail des forêts a été une réussite. On s’est donné rendez-vous pour l’année prochaine en se promettant de faire un encore meilleur chrono.
Les déguisements sont remisés, les maquillages effacés. Les bénévoles s’affairent à ranger le matériel. Derrière la façade, l’inquiétude les a gagnés. Max c’est un frère. Tout le monde l’aime ici. Et le Trail lui doit beaucoup. Toujours pas de nouvelles. Pas de traces dans la forêt. Les visages se sont refermés. On range dans un silence lourd.
— Allo, c’est Pierrot. ... Quoi ? J’entends pas bien. Respire. Calme-toi. … Vous l’avez retrouvé ! Ouf enfin ! … C’est super ! Ça rassurera tout le monde. … Au Chirat du Diable ? Mais c’est loin du chemin ! ... Laurence a eu du nez. C’est l’amour… Quoi ? Dans un sale état. Ah ! merde ! … Il comprend rien. … Mais il est conscient ? … Trauma. … Il est dans les vapes. … Ouais, l’ambulance est prête, on vous attend.
A suivre... Épisode 4 : Trauma
Le squelette manquait de souffle
(Carte-postale, légèrement retouchée, éditée au 19e siècle par La Calotte) Et, bien sûr, les quatre tomes déjà parus sont toujours disponibles chez Gigi à Lalouvesc et sur Amazon.
Le squelette manquait de souffle
(Carte-postale, légèrement retouchée, éditée au 19e siècle par La Calotte)
Et, bien sûr, les quatre tomes déjà parus sont toujours disponibles
chez Gigi à Lalouvesc et sur Amazon.

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