Épisode 1 du T4 : Du théâtre et un miracle

T4 des chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
Les saints meurent aussi 

1. 

Nous sommes arrivés, ma femme et moi, par hasard à Covaulles-les-deux-clochers. Nous cherchions une maison dans l’Ain pour y installer notre retraite. Nous sommes tombés amoureux d’une vieille ferme en Haute-Ardèche qu’avait su nous vanter un habile agent immobilier.
Nous ne l’avons pas regretté. Le paysage nous enchante tous les jours. Nous avons aussi découvert une communauté villageoise attachante et truculente, bien décidée à trouver son chemin entre la nostalgie d’un passé révolu, les promesses d’une hypermodernité inquiétante et les incertitudes ouvertes par les changements à venir, climatiques, politiques et économiques.
J’y ai fait la connaissance d’un Jésuite fascinant, le frère Jacques. Nous avons résolu ensemble plusieurs mystères et ces aventures répétées m’ont donné l’envie de raconter la façon dont cet étonnant Jésuite les avait élucidées. Leur dénouement éclaire chaque fois, selon le point de vue que l’on choisit, une facette des nombreux dilemmes rencontrés par un village rural au vingt et unième siècle.
J’ai participé à la plupart des événements décrits. D’autres m’ont été relatés par leurs protagonistes. Pour certains, dont je n’ai eu qu’un aperçu indirect, j’ai dû broder, en m’efforçant de rester au plus près de la réalité qui, on le sait, dépasse souvent la fiction.
Cette première série d'épisodes relate la quatrième des affaires dramatiques qui, en 2023, a signé la fin de notre collaboration.

2.

Thomas, le lieutenant des pompiers de Covaulles-les-deux-clochers, consultait les messages de son téléphone. Une discussion était ouverte entre les jeunes du village (j’ai éliminé les émojis).

Lolo : Vous allez au théâtre ce soir ?
Kev : Pas question. Y’aura mes vieux
Tom : Nous, on y va avec Juju. Ma mère garde la petite. On veut voir le frère Jacques sur les planches
Sandra : J’y serai aussi. Trop hâte d’admirer les déguisements d’Élisabeth et de Judith. Les anciens se sont défoncés pour les coudre
Kev : Ah si vous y allez, je viens alors. On se mettra au fond
Lolo : L’affiche est chouette. « Un autobus pour le ciel », ça sent le crime… le frère Jacques va encore découvrir le meurtrier. J’peux pas traverser l’Atlantique, vous me raconterez
Juju : Tatoufo. C pas un polar. C une comédie
Lolo : Ben 1 aller simple pour le ciel, pour moi, le + rapide c le flingue. Mdr. Une comédie ? vous allez vous marrer. Bande de veinards !

Pendant que les jeunes adultes de Covaulles-les-deux-clochers échangeaient sur leur groupe WhatsApp, un homme préparait avec soin la scène qu’il s’était réservée pour la soirée : un dialogue à la conclusion définitive. 
Il avait calé la presse sur la table. D’autres instruments et objets l’avaient rejointe : une pince spéciale, une balance de précision, des amorces et un paquet de poudre, des douilles usagées, mais nettoyées et un sac d’ogives de neuf millimètres.
L’homme avait déposé, une à une, les douilles dans la presse à sertir pour recalibrer leur extérieur, déformé par une utilisation antérieure. La presse lui permettait aussi d’éjecter l’ancienne amorce. Il en avait ensuite remis une nouvelle dans la douille. Un picot dans la pince l’enfonçait en serrant au fond de la douille. Il avait répété six fois l’opération.
Puis, l’homme avait pesé la poudre sur la balance de précision au millième de gramme près avec un grand soin. Se tromper dans la proportion pouvait être dangereux pour le tireur. Il l’avait placée dans chaque douille, et avait ajouté l’ogive par-dessus. Enfin, il avait changé la matrice de la presse pour sertir la douille sur l’ogive.
Il n’avait plus refait ces gestes depuis des années, mais il avait retrouvé facilement les réflexes d’antan. Il avait ressenti la même excitation et le même plaisir qu’il avait autrefois. 
Fabriquer lui-même ses balles, lui permettait de se mettre en condition. Pendant l’opération, il imaginait la scène à venir. Le moment où il sortirait le pistolet, celui où il appuierait sur la gâchette, l’impact, l’étonnement sur la figure de la victime, le corps qui sursaute et s’affaisse. Et surtout, ne pas oublier de récupérer les douilles éjectées. Il habituait ainsi son cerveau à la situation dramatique et prévenait ses émotions intempestives, dangereuses à cette étape.

L’homme avait un dernier compte à solder. Ce serait ce soir.

3.

— Veux-tu te repentir et croire ?
— Je ne suis pas sûr d’avoir compris ce que vous essayez de dire, dit l’évêque.
— Je n’essaie pas de faire comprendre quoi que ce soit, répondit la gardienne de l’Eden. Je te dis de te repentir et de croire.
— Mais ma chère, je crois déjà. Vous m’avez mal jugé si vous ne croyez pas que j’ai la foi. Nous ne sommes peut-être pas parfaitement d’accord, mais ma religion est une chose très réelle et très précieuse pour moi… 

Malgré sa plaidoirie éloquente, l’évêque en colère repartit en Enfer devant une assistance qui prenait un plaisir jubilatoire et un peu coupable à voir le frère Jésuite, qui avait endossé le rôle, se faire rabrouer par Élisabeth, qui jouait, elle, une gardienne de l’Eden. Elle impressionnait dans son costume, qui figurait un arbre. Pendant toute la scène, elle ne regardait pas l’évêque, mais fixement le public, comme si elle nous exhortait tous de nous repentir, tous ou plutôt chacun d’entre nous, du moins ceux, celle ou celui qui avait péché. Plus d’un spectateur se demanda si la punition de l’homme d’Église était méritée et comment Élisabeth pouvait renvoyer en Enfer un croyant si sincère. La question fut mille fois répétée dès le lendemain, après la tragédie de la nuit.

Tout le village de Covaulles-les-deux-clochers en Ardèche, ou presque, était réuni ce vendredi soir, fin juillet 2023, dans la salle de spectacle du Refuge du pèlerin. La compagnie d’acteurs amateurs présentait la première d’une pièce adaptée par un auteur local Un autobus pour le ciel, et personne ne voulait rater l’événement. Une production cent pour cent du cru, un rendez-vous exceptionnel pour applaudir les comédiens, bien sûr, mais aussi pour se retrouver, rigoler et se réjouir ensemble. 
On l’attendait depuis longtemps. La troupe n’était pas montée sur les planches pendant plusieurs années à cause de l’épidémie de Covid qui avait contraint tout le monde à réduire ses sorties. On tournait la page de cette sale période. C’était aussi un retour à la tradition. Tous les ans, la compagnie proposait une pièce. Il s’agissait habituellement d’un divertissement léger. Cette année, l’ambition des responsables de la troupe était plus forte. En plus de rire, l’auteur et son complice, le metteur en scène, affichaient des prétentions philosophiques, métaphysiques même. Ils voulaient nous transmettre un message moral. Nous faire réfléchir sur le bien et le mal, sur les suites heureuses ou funestes de nos actes et de nos pensées après notre mort, sur l’Enfer ou le Paradis qui nous attendait. 
La mise en scène, réalisée avec les moyens du bord, débordait d’ingéniosités. Les acteurs arrivaient par un autobus stylisé, de l’Enfer, une ville sombre et tentaculaire, jusqu’au Paradis, l’Eden, un luxuriant jardin en carton de couleurs vives. Interrogés par les gardiennes du lieu, ils devaient choisir entre la fiction du quotidien et une réalité plus profonde, entre le personnage qu’ils jouaient dans leur vie sur terre et la personne qu’ils étaient vraiment. L’évêque, interprété par le frère Jacques, Jésuite dans le civil, avait préféré la posture, l’autorité que lui conférait sa position. Il était retourné en Enfer, sans avoir perçu ni compris les termes de l’alternative. 
J’étais personnellement ému par le thème de la pièce. Spectateur parmi les deux cents qui remplissaient complètement la salle, je pensais que l’auteur avait touché le village au cœur. La métaphore était transparente. Était-elle intentionnelle ? Je n’en étais pas persuadé.
Notre village est un petit paradis. Dans la montagne ardéchoise sur un col, il surplombe la vallée du Rhône avec une vue sur toute la chaîne des Alpes d’un côté et sur les monts des Cévennes de l’autre. Il y fait bon prendre sa retraite, et les retraités n’y manquent pas. Ils profitent des années qui leur restent dans de tranquilles promenades face à un panorama aux couleurs changeantes selon les saisons. Ils s’activent dans les nombreuses associations, discutent dans l’un des quatre cafés du village, jouent à la belote au club des aînés ou assistent à un spectacle, comme ce soir. 
Dans la journée, il avait fait un soleil radieux, dominant une mer de nuages qui comblait la vallée du Rhône. De l’autre côté de la mer, d’un bout à l’autre de l’horizon, un continent s’élevait : la chaîne des Alpes, illuminée elle aussi par le soleil. Quand il faisait ce temps à Covaulles-les-deux-clochers, nous nous sentions privilégiés, plaignant ceux qui habitaient plus bas dans les limbes. Nous étions fin juillet et littéralement des bienheureux au Paradis, comme ceux de la pièce qui se déroulait sur la scène. Le méritions-nous ? C’était la question posée par les acteurs, mais nous ne cherchions pas la réponse. Nous profitions du moment.
Malgré leur nervosité, l’auteur et le metteur en scène rayonnaient. La représentation récompensait un long travail de création collective pour les comédiens, un travail difficile, douloureux parfois. L’auteur, exigeant et ombrageux, s’était fâché plus d’une fois contre ceux qui voulaient modifier et alléger son texte. Les répétitions s’étaient étalées sur six mois, avec des moments exaltants et d’autres désespérants, dont le village avait eu écho par ceux qui les vivaient, même s’ils étaient théoriquement tenus au secret. Le metteur en scène, en vrai pro, avait exacerbé l’attente du public en distillant des informations. Nous étions impatients de découvrir la pièce, bien sûr, mais aussi la distribution des rôles, le jeu des acteurs que nous connaissions tous, les décors réalisés par une artiste-peintre locale, les costumes conçus et cousus par le club des aînés. Les couturières avaient soigné ceux des deux gardiennes de l’Eden : un arbre, un pommier, cela allait de soi, pour Élisabeth, et, pour l’autre, une sorte de fée qui ressemblait étrangement à la princesse Leila de la Guerre des étoiles, en plus imposante. 
Du côté des acteurs, il y avait les anciens, un peu blasés, mais contents de retrouver les planches, et les nouveaux qui ne dissimulaient pas leur trac. C’est difficile de se produire devant un public quand on n’est pas professionnel, on se met en danger, on est jugé par des spectateurs plus ou moins charitables, mais quand tout le public vous connaît personnellement, Paradis ou Enfer, c’est sûrement l’Enfer ! Du moins, c’est ce que j’imaginais, confortablement assis au moment du lever de rideau. Mais j’avais tort, après un flottement, une complicité s’est installée entre les acteurs et le public. Ils étaient heureux de jouer, d’être là sur la scène, et nous, assis dans la salle, étions heureux de les retrouver. Leur enthousiasme communicatif nous enchantait. 
Dans la vie de tous les jours du village, tout le monde est en représentation. La rue, les cafés, les commerces sont aussi des scènes de théâtre. On serre la main des hommes, on tape la bise aux femmes, on échange des salutations, des bons mots quand on a la tête à ça. On partage des informations, des rumeurs pas toujours confirmées. On trouve des solutions aux petites difficultés, on règle des problèmes avec ses voisins. On se réjouit ou soupire selon son tempérament et on refait le monde entre soi sans illusions. On se croise très souvent dans le village et il faut ménager les susceptibilités. On ne peut se fâcher durablement.
Les acteurs surjouaient les relations, réelles ou fantasmées, qu’ils avaient entre eux dans la vie courante, ajoutant du piquant au spectacle. Entre la vie de tous les jours où chacun est spectateur et un peu acteur et la grande scène du théâtre de ce soir-là, le public ne manquait pas de trouver des coïncidences. Le message de l’auteur, la morale de la pièce qui envoyait ses personnages vers la félicité ou vers les ténèbres éternelles, avait une résonance particulière. Chacun dans la salle avait un avis personnel sur la question. 
Entre la fiction et la réalité quotidienne des Covaullais, il y avait une confusion, comme dans un jeu de miroir. Le village riait des scènes qui se suivaient sur les planches. Il riait du reflet de la vie villageoise qu’elles rappelaient. Il riait de règlements de compte sans conséquence entre des acteurs dont on connaissait les relations parfois houleuses dans la vraie vie. Il riait de la caricature de lui-même, comme au carnaval. Il riait sans retenue, sans arrière-pensées. 
Pendant la représentation, il est probable que l’invitation à réfléchir, lancée par l’auteur, n’a pas été suivie par les spectateurs et que l’alternative entre le salut et la damnation éternelle leur restait mystérieuse. Les artistes ne sont pas toujours compris du premier coup et ils ne peuvent préjuger de la réception de leur œuvre. L’interprétation évolue avec le temps et les circonstances. Ce soir-là, dans l’assistance comme sur la scène, c’était la fête. Ce ne fut que le lendemain, après le drame, que l’on se mit à réfléchir.
 

4.

Joyeux, nous faisions un triomphe ! La dernière réplique à peine prononcée, le public conquis était debout, applaudissant en cadence pendant que les acteurs défilaient en farandole au son de la chanson de Michel Polnareff On ira tous au paradis.
La lumière rallumée, le maire, de sa voix forte couvrant le brouhaha qui s’installait, félicita la troupe depuis le fond de la salle comble :
— Magnifiques ! Vous avez tous été magnifiques ! Joseph [c’était l’auteur], bravo ! quel texte ! Et toi, François [le metteur en scène], quel brio ! Tu les as coachés comme un vrai pro ! Il faut fêter cela dignement, j’ai apporté quelques bouteilles.
Le maire ne manquait jamais une occasion de soigner ses administrés et sa popularité. Une table fut vite dressée, les verres sortis, les bouteilles débouchées, celles du maire et aussi celles que des spectateurs avaient amenées… au cas où l’on boirait. 
Ce fut animé et joyeux, le village se retrouvait pour trinquer avec les acteurs et les féliciter. Certains s’étaient rhabillés rapidement. D’autres étaient restées en costume de scène, en particulier les gardiennes de l’Eden avec lesquelles on voulait se faire photographier. On leur demandait en rigolant leur indulgence, insistant pour qu’elles nous ouvrent les portes du Paradis. Cela agaçait beaucoup Élisabeth, qui avait pris son rôle très au sérieux :
— Repentez-vous. Allez prier sainte Apoline ! répondait-elle d’une voix forte et profonde dans son déguisement. 

Dans un coin, un groupe de jeunes adultes faisait bande à part. Critiques et désabusés, ils discutaient entre eux un verre à la main.
— J’ai rien compris. Mais j’ai bien rigolé, dit l’un. Élisabeth en pommier, faut le faire !
— Le cirque qu’elle fait, elle s’y croit vraiment !
— Ben moi, j’ai trouvé ça plutôt pénible, répondit Thomas, qui était lieutenant des sapeurs-pompiers dans le village. Vous n’en avez pas marre de leurs bondieuseries à tous ces vieux ?
— Ouais bien d’accord, approuva Julie, sa jeune femme, faudrait dépoussiérer tout ça ou on finira tous gaga comme Élisabeth ou en momie dans un bocal comme Apoline.
— Ouais, sont incapables de voir la merde dans laquelle ils nous ont mis, renchérit Kévin. Comme si le Paradis nous intéressait alors que c’est déjà l’Enfer ici. Essayez de parler de l’avenir de la planète avec mon daron… y comprend rien. Perso, à la rentrée, je m’casse. J’ai un boulot à Annonay. Pas trop tôt, j’étouffe ici.
— Vous exagérez. Moi, j’adore le village. On se connaît, on s’entraide. Mais chuis d’accord, faudrait s’en sortir de tous leurs trucs de curé.
Joseph et François, qui faisaient le tour de la salle pour engranger les félicitations, s’approchèrent du groupe.
— Alors, vous avez trouvé ça comment les jeunes ? Vous avez aimé ?
— On discutait justement, répondit Thomas gêné. On a trouvé ça, euh… comment le dire gentiment… un peu ringard, à côté des vrais problèmes actuels. Pas vraiment notre truc à nous, quoi ! C’est pas ça qui va nous donner envie de rester ni faire bouger le village.
Joseph, vexé, s’est rapidement éloigné sans un mot. Mais François, interpelé dans sa vocation théâtrale, a réagi :
— Ça l’a diverti, le village. Ils étaient presque tous là. Ils ont bien rigolé. C’est déjà pas mal. Faire rire, c’est une des fonctions du théâtre. Non ? Joseph avait plus d’ambition, c’est sûr. Il voulait faire réfléchir les spectateurs. Ça a pas bien marché avec vous, on dirait. Bouger les choses, comme tu dis Thomas, c’est plus difficile encore. L’ambition au théâtre, je suis pour. Ça m’intéresse. Si vous avez des idées, faudra qu’on se reparle.
François avait un petit sourire, il les a regardés un par un et, comme il n’obtenait pas de réponse, il s’en fut rejoindre Joseph. La conversation a repris entre les jeunes.
— Sympa, mais un peu gonflant le François. J’ai jamais dit que je voulais monter sur scène, moi !
— Tu le connais c’est de la provoc.
— Ouais, t’as raison, question provoc, c’est moi qui avais commencé. Il a pas tort, la critique est facile. Lui au moins, il se démène pour le village, reprit Thomas. 
— Yes. Si on veut que ça bouge, faudrait faire des propositions, acquiesça Julie, sa compagne.
— C’qui s’rait marrant, ça s’rait qu’y se passe quèqu’chose en vrai, pas du théâtre, du concret, du bien barré, du baston. Un truc capable de les r’muer pour de bon, ajouta Kévin, toujours très remonté.
— Ben avec le Covid, les accidents, les incendies, le village a eu son taf de morts violentes, on en sait quelque chose chez les pompiers. 
— Ouaip, ça a pas changé grand-chose. 
— Qu’est-ce que tu veux de plus ? Un assassinat ?
— Un crime, ouais ça, ça serait cool !
— Cool… tu crois vraiment ? s’inquiéta Julie, qui connaissait le caractère impulsif de Kévin.
— Pas en vrai, Julie, pas en vrai, rassure-toi, j’vais tuer personne. Mais un truc quand même bien chaud qui s’coue les gens pour les obliger à ouvrir les yeux. Les sortir du bénitier, c’est ce qu’on veut non ?
— Ouais, mais pas n’importe comment. Pour avoir encore les keufs et Merleau qui nous fassent chier dans le village ? Merci. Tu veux nous refaire le coup de Serge avec son faux enlèvement  ? Ça s’est mal terminé, je te rappelle. Et puis les mystères à Covaulles, moi j’en ai soupé. Je les laisse au frère Jacques et à son copain Jean-Marc.
— Pas de mort, j’te dis. N’empêche qu’si on veut qu’ça bouge comme tu dis, Julie, faut mettre le paquet. Sont plutôt lourds dans le coin.
— On s’en reparle sur WhatsApp, coupa Julie, qui était pressée de rentrer pour retrouver son bébé et libérer la mère de Thomas qui le gardait. Laurent aura peut-être une idée. Avant de partir pour son stage au Québec, il m’a raconté une expérience marrante qu’il a faite dans son école. Un genre d’impros théâtrales. Ça plaira à François.
Comme souvent, la plupart étaient d’accord avec Julie, institutrice dans un village voisin, compagne de Thomas et qui avait la tête sur les épaules. Avant de se séparer, ils ont donc décidé de continuer la discussion sur le Net et d’y lancer entre eux un concours d’idées.

La salle se vidait. Les spectateurs voulaient retrouver leur lit. La plupart étaient venus à pied, le village n’est pas grand. Mais pendant la représentation théâtrale, dehors, le temps avait tourné avec l’arrivée de la nuit. Les premiers à sortir alertèrent les autres du brusque changement. Il pleuvait à seaux. Les nuages étaient montés de la vallée et avaient envahi le village. On n’y voyait plus grand-chose entre la nuit, la pluie qui tombait et le brouillard qui devenait plus opaque encore quand on l’éclairait avec une lampe. L’humidité enveloppait et mouillait les vêtements, même sous les parapluies. Plusieurs spectateurs eurent du mal à retrouver le chemin de leur maison dans ce nuage hostile. 
La météo, ou le Diable, ou Dieu peut-être, nous envoyait un signe en écho du message de la pièce, pensais-je : Paradis le jour, Enfer la nuit… pile ou face, une pièce d’une autre nature roulait maintenant à Covaulles-les-deux-clochers et qui pouvait savoir de quel côté elle tomberait ?
Les plus joyeux ou les plus coquins, dont faisaient partie François, Jules le maire et aussi la pharmacienne, n’étaient pas dérangés par le changement de temps. Leur fête se prolongea fort tard dans la nuit ou assez tôt le lendemain c’est selon. Quelques-uns ou quelques-unes n’ont pas dormi dans leur lit habituel cette nuit-là, Paradis ou Enfer, ils s’en fichaient bien.

5.

Le lendemain samedi, tôt le matin, le village était assoupi. À sept heures en fin de semaine, personne n’était réveillé, ou presque, surtout après la fête de la veille. Alexandre, lui, ne dormait plus depuis un bon moment. Grand, costaud, débonnaire, il était en pleine forme, toujours prêt à donner un coup de main pour qui en aurait besoin. Il n’était pas allé au théâtre, une pièce sur l’Enfer et le Paradis, cela ne l’intéressait pas trop. 
Ses journées étaient bien réglées, même s’il était retraité et n’avait pas de contraintes. Chaque matin, il était levé à cinq heures et demie pour aider l’épicière qui recevait ses commandes très tôt et devait les ranger sur les rayons ou dans la réserve. Une fois les marchandises engrangées, Alexandre s’offrait une pause, l’épicière lui versait un petit coup de blanc, avant d’accomplir la deuxième tâche de sa journée : ouvrir les portes de la basilique qu’il avait fermées la veille, comme tous les soirs de la semaine. 
Il avait traversé le village à pied par la rue centrale. Ce matin-là, l’épais brouillard monté de la vallée du Rhône pendant l’orage n’était pas encore dissipé. Il faisait froid et humide. Il avait beaucoup plu dans la nuit et il bruinait toujours. Un nuage dense enveloppait le col au point qu’on apercevait à peine les maisons d’un côté à l’autre de la rue centrale qui reliait l’épicerie à la basilique. Alexandre n’était pas froussard, mais, pour une matinée de juillet, une telle humidité était inhabituelle et l’atmosphère fantomatique entre les grands murs en pierre des bâtiments de plusieurs étages le fit frissonner. Il dut faire appel à saint Brébeuf, le fondateur du village, pour l’aider à parcourir le trajet jusqu’à l’église.
Arrivé devant le monument qui abritait les restes des deux saints du village, il monta les marches du grand escalier enveloppé par la brume. L’ambiance était lugubre. Une fois la grande clé tournée dans la serrure et le porche ouvert, ainsi que la petite porte du côté et aussi celle de la crypte, il s’avança dans l’église et décida d’aller faire un petit bonjour à sainte Apoline, l’autre sainte du village, comme il en avait l’habitude lorsqu’il avait besoin de réconfort. Son pas faisait craquer le vieux plancher de l’édifice vide et froid.
 
C’est alors qu’il entendit une voix résonnant sous la voûte, une voix grave, profonde, comme un chuchotement amplifié par la réverbération de la voûte, une voix d’outre-tombe comme on dit parfois :
— A…lex…andre !
Avait-il bien entendu ? On l’appelait ? 
S’approchant en tremblant de la chapelle adjacente à la nef où reposait une sainte et d’où semblait venir la voix, il aperçut une silhouette. D’abord il crut que ses yeux l’avaient trompé, fatigués de repérer les formes dans le brouillard ou peut-être était-ce le vin blanc de l’épicière. Mais non, il y avait bien quelqu’un, debout adossé à la barrière qui protège la tombe de la sainte. Une femme, dans une longue robe, une coiffe sur la tête. Et… il la reconnut.
Alexandre fut foudroyé. Rebroussant brusquement chemin, il sortit de la basilique et courut jusqu’à la Maison des Jésuites toute proche. 
— Frère Jacques, frère Jacques, venez-vite ! C’est sainte Apoline… sainte Apoline. Elle… elle est sortie de sa tombe. Elle… elle m’a parlé ! Elle… elle est ressuscitée ! Je l’ai vue de mes yeux ! criait-il en martelant la porte.
À cette heure, le frère Jacques dormait. Il avait, lui aussi, fait la fête la veille au soir. Jouer l’évêque dans la pièce l’avait épuisé. Le rôle l’avait inquiété tout d’abord. Certes, passant directement de frère à évêque, il prenait du galon, mais un évêque envoyé en Enfer… ses confrères n’apprécieraient pas. Et surtout, que penseraient les Covaullais ? Il en avait discuté avec le père recteur de la basilique, le second Jésuite à rester encore au village. Celui-ci, hésitant, lui avait conseillé d’interroger plus haut la hiérarchie. Le frère avait rapidement reçu la bénédiction des autorités. L’auteur du roman, dont la pièce était inspirée, était un Anglais bien connu dans la Compagnie de Jésus et tout à fait conforme à sa doctrine. 
Mais ses hésitations n’étaient pourtant pas levées. Restait l’accueil du village. Il n’était là que depuis trois ans et, même s’il avait su se faire apprécier, il craignait qu’on lui reproche un péché d’orgueil en jouant un évêque devant la population. Pire, son sort funeste dans la pièce, ne lui serait-il pas rappelé par des âmes charitables du village, une fois le rideau tombé ? Après une nouvelle discussion, le metteur en scène et le frère avaient conclu que la meilleure façon de lever ses inquiétudes, qui n’étaient peut-être que le reflet des timidités d’un acteur débutant, était de se donner à fond. Il s’était donc mis avec zèle dans la peau de son personnage et avait joué un évêque plus vrai que nature. Les applaudissements nourris des spectateurs l’avaient réconforté et aussi les libations qui s’étaient poursuivies fort tard dans la nuit. Il était allé se coucher, épuisé par toutes ces émotions, mais heureux.

À sept heures et quelques minutes, il dormait encore du profond sommeil du juste. Il mit un peu de temps à répondre aux cris d’Alexandre. Quand, enfin réveillé, il le fit entrer dans la salle du grand réfectoire, il eut du mal à le reconnaître. Lui d’habitude si calme et serviable, agitait les bras. Il marchait de long en large, excité, comme illuminé. Le frère encore engourdi n’arrivait pas à le suivre. Il ne comprenait pas son propos décousu. Il lui demanda de s’assoir, lui servit un café, s’en fit un autre, bien fort pour lui, et le pria de lui raconter posément, si possible sans crier, ce qu’il avait vu et entendu dans la basilique. Il demanda de répéter plusieurs fois l’histoire avant d’en prendre vraiment la mesure. La situation rapportée était incroyable, inédite, inconcevable, même pour un Jésuite. 
Tout en écoutant Alexandre, il réfléchissait : une résurrection à Covaulles-les-deux-clochers, c’était une aubaine pour relancer le Sanctuaire et les pèlerinages qui avaient perdu leur lustre depuis longtemps… des grands titres dans les journaux… la venue de l’évêque… du pape peut-être… une basilique à nouveau pleine… de quoi récolter des fonds pour réparer les bâtiments bien abîmés par le temps… des navettes de cars à organiser avec la vallée… l’affluence dans les chambres et les dortoirs du Refuge des pèlerins… de quoi résoudre bien des problèmes qui lui paraissaient insolubles la veille… il fallait en parler à l’Office du tourisme toujours de bons conseils.
Pourtant, l’annonce était brutale. Personne dans le village n’était prêt à assumer les conséquences d’un tel événement. Du côté de la Compagnie de Jésus, ils n’étaient plus que deux Jésuites en permanence sur place. Du côté de la mairie… il faudrait en parler au maire. La plupart des commerces qui étaient florissants du temps de l’affluence des pèlerins étaient fermés depuis longtemps. Il n’en restait plus que quelques-uns, les essentiels qui se comptaient sur les doigts d’une seule main.
Un miracle, cela ferait un choc. Le village serait-il capable de l’encaisser sans débordements inappropriés ? Des précautions s’imposaient avant que l’histoire ne se propage. Et, tout de même, un petit miracle à Covaulles d’accord, ça s’était déjà produit, les ex-votos étaient là pour en témoigner… mais une résurrection ! Ça n’était pas banal, ça n’était pas arrivé depuis près de deux mille ans, et très loin d’ici, une fois, deux en comptant Lazare… il serait prudent d’aller vérifier.

— Alexandre, dit le frère Jacques en se raclant la gorge, allons donc souhaiter la bienvenue à sainte Apoline !
 

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Commentaires

  1. Le village aux 2 saints et aux 2 clochers est bien été identifié et l’auteur aussi !! Je me ferai un grand plaisir d’aller le féliciter pour sa prose et son imagination. Bravo !!! Signé : Jacques.

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    1. Ah ! Ah ! Mais il reste à trouver le nom de l'assassin... JMK

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