Épisode 1 du T5 : Supplique et enfermement
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Ce livre a été construit grâce aux fichiers envoyés par Jean-Marc Kinongé. Il relate les dernières aventures de ce dernier et de son ami jésuite, le frère Jacques, dans le village de Covaulles-les-deux-clochers, cette communauté villageoise attachante et truculente, bien décidée à trouver son chemin entre la nostalgie d’un passé révolu, les promesses d’une hypermodernité inquiétante et les incertitudes des changements à venir, climatiques, politiques et économiques.
Extrait du prologue qui ouvre chacun de ses livres :
« Nous [le frère Jacques et moi] avons été confrontés à plusieurs mystères et cela m’a donné envie de raconter la façon dont cet étonnant Jésuite les a résolus. Chacun éclaire, selon le point de vue que l’on choisit, une facette des défis rencontrés par un village rural au vingt et unième siècle.
J’ai été aux premières loges de la plupart des événements décrits. D’autres m’ont été relatés par leurs protagonistes. Pour certains, dont je n’ai eu qu’un aperçu indirect, j’ai dû broder un peu, en m’efforçant de rester au plus près de la réalité qui, on le sait, dépasse souvent la fiction. »
Nous avons choisi de suivre l'esprit de son projet en agençant les fichiers reçus pour vous proposer cette cinquième chronique de Covaulles-les-deux-clochers.
L’éditeur
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Covaulles, le 8 juillet 2024
Bonjour Jean-Marc,
J’ai beaucoup hésité à t’écrire, mais la situation est grave et j’ai besoin d’en parler à quelqu’un, j’ai réfléchi, tu es le seul avec qui je me sens assez en confiance pour me confier librement, « librement » n’est peut-être pas un mot approprié pour toi, j’espère qu’il ne te choque pas, et, pour être franche, ta condition actuelle me rassure, notre échange restera discret, il n’alimentera pas les commérages du village.
Ce que tu as fait est impardonnable selon les règles communes, mais je ne suis ni magistrate, ni avocate, encore moins gardienne de la vertu et la vie est trop courte pour se morfondre, la morale ordinaire trop étriquée pour ne pas la bousculer, je préfère oublier ton côté obscur, chacun a le sien, je sais, par expérience, que tu es aussi capable du meilleur.
J’ai beaucoup apprécié la façon sensible dont tu as parlé de notre rencontre dans ton premier livre, Lost in the Woods, même si tu aurais pu être plus charitable avec Serge, au fond, tu es un vrai romantique.
J’en viens à l’essentiel, l’avenir de Covaulles-les-deux-clochers m’inquiète, m’inquiète vraiment, m’angoisse, je voudrais faire quelque chose, éviter que la situation ne dérape, mais quoi ? Je ne sais pas, j’ai besoin de l’écrire à quelqu’un, écrire transforme en mots la peur qui m’étreint, les phrases lui donnent un sens, pourtant je ne la traduis pas aussi bien que je le voudrais.
J’ai confiance en ta lucidité pour m’éclairer, avec le frère Jacques, vous avez su dénouer bien des mystères dans le village, et puis, tu as une dette envers moi, pourquoi ne m’as-tu pas envoyé ton manuscrit avant sa publication ? J’aurais préféré une lettre de toi, une lettre juste pour moi, pas un roman que tout le monde peut acheter et qui donne en pâture des moments intimes qui auraient dû rester secrets même s’ils furent charmants.
J’ai dû répondre à des questions gênantes, non, ce n’est pas vrai, je n’ai rien répondu en réalité, je m’en foutais, et personne n’a osé m’interroger, ni me regarder en face, les femmes étaient jalouses et les hommes envieux, on a dû beaucoup parler à voix basse dans les cafés, mais très vite ils sont passés à autre chose.
Ton roman a aussi relancé l’activité touristique du village, des lecteurs de Jean-Marc Kinongé viennent spécialement pour voir la tombe de sainte Apoline ou la châsse de saint Brébeuf, le frère Jacques est fatigué de répéter que « oui les reliques sont bien présentes », que « non, il ne faut pas croire tout ce que racontent les romanciers », ça me fait bien rire et je soupçonne qu’il en rit, tout seul à la Maison des Jésuites, et ne t’en veut pas trop.
Enfin, dis-moi si les histoires du village t’intéressent toujours et si tu es prêt à aider une amie qui pense à toi.
Bises
Judith
*
Privas, le 11 juillet 2024
Chère Judith,
Trouver ta lettre fut pour moi une grande et heureuse surprise. Elle a éclairé ma journée d’hier. Je n’arrête pas de la relire.
Je ne suis pas coupé du monde. Je reçois des courriers de lecteurs de mes romans, certains sympathiques, d'autres en colère. Ils mettent un peu de fantaisie dans mon quotidien. J’essaie de répondre à tous.
Mais ta lettre m’a vraiment mis en joie. Je suis très heureux que tu aies apprécié mon récit. Je comprends que des passages ont pu te gêner, c’est naturel. Sache que ce sont ceux que j’ai eu le plus de plaisir à écrire. Ils m’ont permis de revivre quelques-uns des moments magiques de ma vie à Covaulles. Difficile de les passer sous silence. Trop égoïste. Et les savoir publiés, partagés et lus, n’est-ce pas un frisson supplémentaire pour nous deux ?
Tu trouveras avec ma réponse un exemplaire dédicacé à ma muse. Sûr, cela ne suffira pas à compenser ma goujaterie, ni à rembourser ma dette… OK, je ferai de mon mieux pour t’aider.
Tu es inquiète. J’ignore à quoi tu fais allusion. Cela semble grave. Tu restes laconique. Il y a du suspens, tant mieux. Le village est le héros principal de mes romans. Son avenir ne peut me laisser indifférent. J’attends ta prochaine lettre pour découvrir l’épisode qui s’écrit aujourd’hui.
De mon logement actuel, je ne peux pas prendre d’initiatives. Mais j’ai du temps pour réfléchir et prodiguer des conseils. Je t’aiderai volontiers dans les limites de mes déductions à distance. Il faudra me donner beaucoup de détails.
Nous serons obligés d’échanger à l’ancienne, par le papier et la poste. Sache que mon courrier, celui que je reçois comme celui que j’envoie, est ouvert et lu.
Je t’embrasse… deux petits mots et un plus long qui me font toujours frissonner…
Jean-Marc
*
Covaulles, le 14 juillet 2024
Jean-Marc,
Merci pour ta réponse, je savais que je pouvais compter sur toi malgré tout ce qui s’est passé, merci aussi pour le livre avec la dédicace, celui-là est collector, rien que pour moi, il a trouvé sa place dans ma bibliothèque, j’en prendrai soin.
Hier c’était le 13 juillet, la fête nationale était célébrée le soir avec bal et feu d’artifice comme toujours, Jules, le maire, n’a pas tiré les leçons des déboires d'il y a trois ans, tu le connais, avec lui, il faut que ça brille, que ça pète, du bling bling… au détriment des risques d’incendie et aussi des finances de la mairie ! Cela m’agace comme nouvelle élue au Conseil municipal.
Tu le sais sûrement, il manquait déjà trois places sur les onze du Conseil et ta défection a déclenché une élection partielle, cela ne plaisait pas du tout au maire qui craignait que son autorité soit contestée, son inquiétude a sans doute augmenté quand il a su que je me présentais, et, évidemment, j’ai été élue dès le premier tour.
J’ai pu alors découvrir de l’intérieur le fonctionnement de la municipalité, pas triste, je ne t’apprends rien, ce qui est nouveau pour moi était une routine pour toi. Nous sommes souvent en désaccord, Jules et moi, sur les attitudes à avoir et les décisions à prendre, je ne sais pas comment tu as pu le supporter, avec moi cela explose, heureusement, je lui fais peur, il me ménage, mais il me fatigue.
Pourtant, ces chicanes n’expliquent pas mon malaise, les racines sont profondes, s’alimentent à l’Histoire tragique du siècle dernier dont les leçons n’ont pas été vraiment tirées dans le village, il me faudrait plus de temps pour te l'exposer et j’ai à faire, je te raconterai la suite, l’essentiel en fait, dans une autre lettre plus tard et en détail.
Pour le reste, je pense que tu dois te sentir bien seul, je ne voudrais pas que mes courriers te rendent mélancolique en te rappelant l’agitation parfois pénible, mais sympathique du village, malgré mon anxiété, j’aimerais t’envoyer un sourire, j’espère que tu perçois aussi un peu de tendresse entre mes lignes.
Bises
Judith
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La première lettre de Judith déclencha l’engrenage dramatique, comme si tout était écrit et que le destin n’attendait qu’elle pour s’accomplir.
C’était l’été 2024 et j’étais incarcéré à la Maison d’arrêt de Privas depuis déjà huit mois après m’être rendu aux gendarmes, enfermé pour un double homicide commis à Covaulles-les-deux-clochers. J’avais tué le complice d’une ancienne vie québécoise aventureuse et tumultueuse qui m’avait retrouvé et voulait me faire chanter et j'avais de plus assassiné une habitante du village, innocente, mais trop curieuse, victime collatérale comme on dit. La première étape judiciaire avait été expéditive. Le capitaine de gendarmerie avait enregistré mes aveux. C’était une femme, elle était vexée de n’avoir su trouver le coupable et d’avoir essuyé quelques sarcasmes au café du Moulin, son QG à Covaulles. Elle était pressée d’en finir. La procureure de Privas aussi souhaitait ne plus perdre de temps sur cette affaire qui avait bouleversé mon village et ridiculisé les institutions policières et judiciaires. Tous les détails étaient maintenant connus et reconnus, je les leur avais exposés. L’essentiel était de me mettre hors de nuire et de passer à autre chose.
Quand le fourgon qui m’emmenait s’est arrêté devant la prison en plein centre-ville de Privas, j’ai découvert mon nouveau domicile. Sans mur d’enceinte, le bâtiment ne date pas d’hier. Il forme un rectangle d’une architecture massive typiquement ardéchoise, à un étage en pierres de taille grises, un peu rose et jaune sous le soleil de l’après-midi, coiffé d’un toit de tuiles rondes. La porte en fer au milieu de la façade sous une arche voutée est du même bleu que celle de ma vieille maison de Covaulles-les-deux-clochers. En arrivant, je n’étais pas dépaysé, du moins à l’extérieur, à l’intérieur, c’était bien différent.
Dès l’entrée, j’ai senti que j’avais basculé dans un autre monde. Après un petit moment passé dans une pièce sinistre, j’ai été accueilli par une surveillante dans « la salle d’anthropométrie ». Pas vraiment affriolante non plus la salle, ni sa gardienne.
La surveillante-cheffe entre deux âges, brune, les cheveux courts coupés à grands coups de ciseaux, trop serrée dans son uniforme bleu marine, me regardait fixement sans sourire, même si son mot d’accueil se voulait engageant.
— Bienvenue dans notre « maison familiale » monsieur Kinongé. Veuillez vous déshabiller, je vous prie, aboya-t-elle en me montrant le rideau qui traversait la pièce.
Elle fit signe à son collègue masculin posté derrière moi. De l’autre côté du rideau, je lui ai passé tous mes vêtements un à un. Ils furent examinés minutieusement. Je le fus moi-même, nu comme un ver, de haut en bas, jusqu’aux zones les plus intimes et profondes.
J’avais déposé mes objets personnels dans un bac en plastique et contresigné leur inventaire. Il n’y avait pas grand-chose. J’avais tout laissé dans la maison de Covaulles avec une lettre pour ma femme, tout sauf un « kit de survie », que j’avais caché en cas de besoin.
La figure sévère de la surveillante restait figée. Trois livres avec mon nom en gras sur la couverture avaient pourtant attiré sa curiosité. Mon éditeur n’avait pas traîné, voulant profiter de l’agitation médiatique de l’affaire qui m’avait conduit sous les verrous. Il s’était empressé de réviser le manuscrit que je lui avais envoyé avant de me rendre à la gendarmerie et de le publier. Mon incarcération à la Maison d’arrêt avait coïncidé avec le placement du livre dans les librairies et j’avais reçu quelques exemplaires d’auteur. La gardienne en prit un en main pour le feuilleter. Pour détendre l’atmosphère, je suggérai :
— Voulez-vous que je vous le dédicace ?
Elle le ferma avec un claquement sec et le reposa brusquement sans commentaire dans le bac. L’humour n’avait pas sa place dans cette pièce, du moins côté détenus.
Cela m’a rappelé les douaniers américains à la frontière canadienne. Je n’ai pas insisté. Je passais une frontière. J’ai laissé mes papiers d’identité, mon argent, mes affaires personnelles. On m’a photographié et pris mes empreintes. J’entrai dans un autre monde, dont je ne connaissais pas encore les règles. Il y avait bien La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affichée devant moi sur le mur, mais j’avais quelques doutes sur son application.
On me fournit les objets indispensables à ma survie sur ce territoire inconnu : des couverts pour manger, de quoi écrire pour échanger avec l’extérieur, une trousse de toilette pour me laver, une éponge et de la lessive pour l’entretien de ma cellule, le minimum pour la literie et enfin, précieux, un guide : Je suis en détention, un gros fascicule de plus d’une centaine de pages.
J’ai voulu poser quelques questions. La surveillante m’a répondu sèchement :
— Plus tard, on se retrouvera pour vous expliquer tout. Ce qu’on vous demande pour le moment, c’est de rester tranquille et de suivre les instructions.
Puis deux de ses collègues moins gradés m’accompagnèrent jusqu’à une cellule, « la cellule arrivant », m’a-t-on précisé. La porte était massive, en bois laqué gris, munie d’un œilleton fermé par un petit volet et d’une grosse targette à main en plus de sa serrure imposante. J’ai pensé qu'elle devait être d’origine, contemporaine de la construction du bâtiment. Je m’attendais à une pièce sale, pleine de cafards et de vermines, mais elle était propre, à l’évidence repeinte depuis peu, avec du mobilier, un placard, une étagère, une table, une chaise, un lit, bien sûr, des toilettes et même une kitchenette.
Depuis mon arrestation, tout était allé très vite. J’avais dû répondre aux interrogatoires, passer d’un lieu à l’autre, d’un interlocuteur à l’autre, subir toutes les procédures. Je m’étais préparé à ces épreuves. J’avais réagi mécaniquement, sans réfléchir. Mon moral était en mode « pause ».
Ces préliminaires achevés, j’abordais maintenant une nouvelle étape de ma vie, la dernière peut-être. Je ne m’étais jusque-là pas senti vieillir. Quand la porte de la cellule s’est refermée, un poids est tombé brusquement sur mes épaules. Je me suis assis sur la chaise, les coudes sur la table, la tête dans les mains.
Pourquoi m’étais-je constitué prisonnier ? Avais-je bien mesuré toutes les conséquences de ma décision ? Double homicide, je risquais perpète. Finir sa vie entre quatre murs était-ce bien raisonnable, même avec un manuel de survie ? La fréquentation des Jésuites m’avait ramolli.
Comme souvent, j’avais réagi à l’instinct, mais il me poussait autrefois vers une liberté sauvage et j’avais préféré l’enfermement. Comment avais-je pu changer à ce point ? Cloitré dans ma « cellule arrivant », je reprenais petit à petit mes esprits, comme un scaphandrier remonté trop vite que l’on aurait placé dans un caisson hyperbare. Je retrouvais ma lucidité et c’était déprimant.
Ma vie n’avait jamais été toute droite, linéaire, sans accroc, elle était pleine de tournants, d’accidents. J’avais changé de lieux, de contextes, de relations, de pays, rompant chaque fois radicalement avec la situation antérieure. La France, le Canada, puis retour, militant, professeur, gangster… puis la retraite et cette tendresse inattendue pour ce village d’Ardèche qui tranchait avec mes errements précédents. Je n’étais de nulle part, j’étais un mercenaire sans patrie. Les Covaullais, à l’inverse, étaient chez eux, ancrés, attachés à leur terre, acharnés à faire vivre et défendre leur petite communauté. Cela m’avait fasciné… et aveuglé.
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- Projet éditorial

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