J'ai déjeuné chez mon assassin !

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La publication des premiers tomes des Chroniques de Covaulles-Les-Deux-Clochers a suscité quelques émotions dans le village de Lalouvesc en Ardèche du nord, dont je me suis librement inspiré pour leur décor. Certains ont apprécié, ont souri, se sont réjouis ; d’autres, au contraire, se sont rebiffés, jusqu’à tenter d’en réduire la diffusion locale par divers subterfuges, avec, comme toujours dans ce cas, l’effet inverse, l’interdit appelant la curiosité.
Cette expérience picrocholine m’a surpris. Sans prétendre trancher la question, mille fois discutée par ailleurs depuis l’Antiquité, de la relation entre fiction et réalité, il me fallait réfléchir plus avant aux conséquences de l’une sur l’autre et vice-versa, puisque j’y étais directement interpellé.
Je ne suis pas innocent dans cette histoire. Comme auteur, j’ai inscrit sur la quatrième de couverture des livres, qu’ils « rendent hommage à son village en questionnant son avenir ». Ce faisant, la réalité du village est explicitement confrontée à la fiction qui l’a inspirée.
Même si les titres entrent dans le genre polar qui, heureusement, est bien éloigné du quotidien d’un paisible village ardéchois, les scénarios sont inspirés d’observations tirées de mon expérience de trois années à la municipalité, expérience qui m’a laissé un goût d’inachevé. Il est alors naturel que quelques-uns, qui n’ont pas la même histoire ou la même perception, n’apprécient pas, surtout s’ils croient être malmenés par un personnage auquel ils s’identifient, tandis que d’autres, au contraire, applaudissent.
Reste qu’un auteur n’est maître ni responsable, de l’interprétation des lecteurs qui peut être très éloignée de son intention initiale. Et de ce point de vue, j’ai pu avoir quelques surprises.

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Je ne suis pas le premier auteur à subir les critiques de lecteurs se trouvant maltraités. Plus l’auteur écrit sur une réalité qui lui est proche, plus il prend le risque de reproches. Ceux qui se sont essayés à transcrire en récit ou en fiction la vie de leur famille ou de leurs intimes en ont souvent subi de douloureuses conséquences.
Le récit du monde rural est aussi très sensible. D’une part, sa sociabilité et sa solidarité particulière le rapproche d’un cercle familial. On y est attentif les uns aux autres pour de bonnes ou de mauvaises raisons. D’autre part, la susceptibilité y est plus exacerbée. Les campagnes sont meurtries par la ville qui a accaparé la richesse à leurs dépens. Elles se sentent incomprises et méprisées.
Un écrivain est considéré a priori comme un étranger, qui n’a pas la légitimité pour rendre compte d’une situation dont on pense, à tort ou à raison, qu’il ne l’a pas vécu intimement.
Dans des territoires ou décors comparables de la ruralité montagnarde, certains auteurs ont encaissé des réactions plus aigües, parfois dramatiques, que celles auxquelles j’ai été confronté. On en trouvera ci-dessous deux exemples de ces dernières années.



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Le genre du polar, sous l’influence de grands auteurs américains, a ancré profondément ses histoires dans la réalité des sociétés. De nombreux auteurs français ont suivi, poussant parfois plus loin encore le réalisme sociologique. Ainsi, les faits divers, qui leur servent d’inspiration, sont devenus des prétextes pour des fresques contemporaines éclairantes.
Les séries télévisées, reprenant la tradition des grands feuilletons des journaux du 19e siècle, ont accentué le réalisme, au point que leurs personnages sont des interlocuteurs familiers pour les téléspectateurs. Une étape suivante a été franchie avec la télé-réalité, dont le nom même souligne la confusion qui s’est installée entre spectacle et réalité.
Dans un mouvement inverse, mais convergent, certains politiques, relayés par leur base au travers des réseaux sociaux, se sont mis à construire une « vérité alternative », donc fictionnelle, jusqu’à la traduire en acte. La confusion est totale lorsque le président des États-Unis assiste en direct à l’enlèvement d’un chef d’État qu’il a lui-même ordonné « comme une émission de télévision ». Le spectacle, la fiction commande alors la réalité, jusqu’au plus tragique.
Ces exemples montrent combien la fiction qui était convoquée pour éclairer la réalité, notamment dans les polars, se retourne aujourd’hui pour la dévoyer dans une certaine télévision et sur un usage débridé des réseaux sociaux.

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Revenons à notre village et aux Chroniques de Covaulles-les-Deux-Clochers. Les réactions, positives ou négatives, des lecteurs ou de ceux qui n’ont rien lu mais « en ont entendu parler », se focalisent sur la représentation des personnages, auxquels on cherche des correspondances parmi les habitants de Lalouvesc. Dès lors, les histoires deviennent des affaires personnelles, que l’on appréciera ou non, selon que l’on se trouvera ou non bien traité, qui nous feront rire ou non, selon notre tournure d’humour.
Cette attention, qui vire parfois à l’obsession, est d’autant plus frappante pour moi que, si je me suis inspiré largement de situations et d’événements réels, j’ai pris soin, à l’inverse, d’éloigner la construction de mes personnages des personnes. Ils ne leur ressemblent pas, ni physiquement ni moralement, et, surtout, ils agissent différemment, conformément à mon imagination quelque peu débridée.
Pourtant malgré moi, les lecteurs cherchent à retirer les masques des personnages, pour retrouver leur correspondant ou leur correspondante dans le village, me reprochant de faire des erreurs dans mes descriptions ou, mieux, trouvant des incarnations à des personnages entièrement fictifs.
« J’ai déjeuné chez mon assassin ! » proclame en éclatant de rire une de mes lectrices privilégiées. Cette exclamation m’a fait prendre conscience d’une dimension nouvelle, carnavalesque, inattendue pour moi mais réjouissante, des Chroniques. Voilà, par exemple, comment est présenté un des plus anciens carnavals français :

Cependant, depuis ses origines, le Carnaval de Granville traduit l’intérêt de la population pour la vie locale. Il est en effet une occasion unique pour ses participants de s’exprimer, en tournant en dérision les événements, les décisions du Conseil Municipal, ainsi que l’actualité, à travers la création de chars, de modules, ou de costumes toujours plus imaginatifs.
(…)
Si les chars intéressent le spectateur dans un premier temps par leur aspect visuel général, chaque module, chaque détail qui les composent, y compris les dessins réalisés sur le pourtour des chars, font partie intégrante de l’humour avec lequel nos carnavaliers traduisent leurs points de vue.
De plus, depuis les débuts du Carnaval jusqu’à nos jours, les carnavaliers se font une joie d’explorer la langue française. Les titres des chars, et les slogans qui sont écrits sur les chars, ou qui sont prononcés au cours de la cavalcade, contribuent à tourner en dérision, non seulement l’actualité locale, mais également l’actualité nationale, et internationale.


Fuyons les propos lénifiants qui ne visent qu’à masquer les incompétences, sachons rire de nous-mêmes et nous regarder avec lucidité. Alors ces quelques polars pourront participer à la notoriété d’un village qui ose interroger l’avenir sans se prendre trop au sérieux.

 Jean-Michel Salaün

RÉFÉRENCES

Jacques Besnard, Le jour où Pierre Jourde s'est fait lyncher pour un ouvrage sur son village, Slate, 24 juillet 2022
Le polar dit-il le réel ? https://europedupolar.paris.fr/le-polar-dit-il-le-reel/#suite
Dérision et Satire (Carnaval de Granville) https://www.carnaval-de-granville.fr/la-grande-histoire-du-carnaval/derision-et-satire/
Sabine Chalvon-Demersay, « Pour une responsabilité politique des héros de séries télévisées », Quaderni, 88 | 2015, 35-51.
Gisèle Shapiro, La Responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe – XXIe siècle), Paris, Seuil, 2011.


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