T3 Épisode 2 : Le Trail des forêts

 

T3 des Chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
Le squelette manquait de souffle
 
2
 
30 octobre 2021, 14 h

Max filme. Un plan sur un squelette dans une pelouse, au trois-quarts enfoui sous un monceau de bogues de châtaignes. Un autre sur un tribunal, décoré de citrouilles, où un fantôme et une sorcière condamnent les accusés aux flammes de l’enfer. Puis la caméra s’attarde sur une rue, encadrée par deux vieilles portes clouées de chauve-souris et de vampires. Un groupe monte vers le « camping », indique le panneau.
Max, Maxime, tout le monde le connaît, ici et ailleurs. Max est une vedette. Avec sa chaine YouTube aux millions de connexions, ses comptes Insta et TikTok et ses dizaines de milliers de followers, il couvre nombre de courses. Sur les réseaux, son pseudo est Mah-Max, une pirouette en référence à ses yeux bridés et aussi à Mad Max. C’est un amoureux des grosses cylindrées à deux roues.
Le Trail des forêts à Covaulles-les-Deux-Clochers, pour Halloween, c’est une occasion spéciale qu’il ne manque jamais. Covaulles, en Nord-Ardèche, il y vient depuis toujours. Son père avait adoré le village et l’accueil des habitants, du temps où « la colonie d’Oran », fondée par un Jésuite, y convoyait les petits blancs de « là-bas » et les installait dans de grands bâtiments pour l’été. Devenu adulte, le père de Max avait voulu retrouver les paysages de montagnes vertes et l’air vif qui tranchaient avec le bleu de la mer et le soleil brûlant de son quotidien d’autrefois, devenu inaccessible. Il avait acheté un terrain et construit une maison pour les vacances familiales. Et son fils connaissait le bourg et les alentours, pour y avoir passé tous les étés jusqu’à l’adolescence.
Alors, lorsque le Comité des fêtes s’était lancé dans l’organisation d’un trail, il s’était tout de suite proposé pour la promo, fort de sa présence déjà solide sur les réseaux sociaux comme influenceur sportif. C’est même lui qui avait suggéré de faire coïncider la date avec Halloween, le dernier samedi d’octobre. Et le village avait joué le jeu. Il se décorait entièrement pour la fête des morts et des revenants.

Musique techno
— Whooou ! Suivez-nous !
La coach, gilet orange vif, micro-jupe noire, collants piquetés d’araignées, ressorts sur la tête surmontés de petites citrouilles, dansantes et grimaçantes, s’époumone sur l’estrade. Large sourire, prolongé par un maquillage en forme de cicatrice, buste en avant, genoux fléchis, mains posées dessus, elle présente une sorte de danse du ventre. La musique donne le rythme.
— Ok… un petit peu la taille… les hanches… les poignets, maintenant… on trotte sur place… appui sur la jambe gauche, on regarde le ciel…
Plus bas, des coureurs en baskets, short et k-way, quelques-uns déguisés en sorcier ou en vampire, s’échauffent avec une conviction variable. Des hommes blancs et quelques femmes, il y a un noir aussi dans le groupe, un seul. Tout le monde le connait et l’appelle « Villeurbanne ». En effet, lassé de répondre à la continuelle question sur ses origines, il s’est confectionné un pins du nom de sa ville. Depuis on l’appelle ainsi, ce qui ne règle qu’une partie de son problème. Mais il a baissé les bras sur le reste.
Ce sont les pros du trail qui visent la performance sur le plus long parcours, celui qui permet de gagner des points pour l’Ultra-Trail. Jeunes et matures, solides, bien dans leur corps musclé, très musclé, grosses carrures, cuisses épaisses, cheveux courts, bandeau ou casquette sur la tête, petit sac à dos, parfois équipés d’accessoires électroniques divers, ils se ressemblent. Une tribu d’une centaine de guerriers motivés, engagés, mais pacifiques et souriants, tendus vers la victoire, le dépassement de leur limite, ou, au minimum, un temps honorable. Ils s’évaluent et se comparent grâce à Strava, l’application qui mesure leurs distances parcourues, leurs temps, leurs moyennes et leurs records.
Des croisés plutôt, qui communient tous dans une même foi en la vertu du sport, des croisés sans ennemis, sinon eux-mêmes, quand ils craquent. Ou peut-être des saints, tendus vers la perfection, le record, la victoire sur soi, le dépassement dans la souffrance, mais des saints attentifs à leur forme et leurs formes, amoureux des saillances de leur corps. Une confrérie, ils se reconnaissent, tous accrocs à l’adrénaline, récompense de l’effort physique, et se retrouvent sur les courses, se comprennent, s’encouragent et s’entraident. Max, Mah-Max est le meilleur d’entre eux et la plupart sont abonnés à ses fils et réseaux.
Il ne fait pas chaud, la météo est maussade, la pluie menace, l’ambiance est, malgré tout, joyeuse, énergique et concentrée. Dans une demi-heure, le quarante-deux kilomètres, le plus long des quatre circuits du Trail du jour avec ses deux mille mètres de dénivelé, le bien nommé « Parcours des Enfers » démarrera.

Cette année, Max a décidé de participer à la course et frapper un grand coup. Il a enfilé un justaucorps noir sur lequel un squelette phosphorescent épouse son corps athlétique. Il ne passe pas inaperçu dans la foule qui s’agglutine sur le parking du camping municipal. Caméra au poing, il a fait le tour des stands, du maquillage, des crêpes, de la buvette, de la distribution de badges. Il a recueilli nombre d’impressions enthousiastes d’inscrits, venus souvent en groupe, parfois de loin. Le temps presse, le départ est prévu à 15 h 30. Les ouvreurs en moto-cross et quads sont déjà en chemin à vérifier les balises et les ravitaillements. Il lui reste encore à interviewer la présidente du Comité, le président du Conseil général et le maire.
La présidente, tout sourire, est enveloppée dans une sorte de robe de chambre orange couverte d’araignées.
— Alors, Delphine, pas trop stressée ? Il y a du monde, c’est un franc succès !
— Oui, on est content. On espère pas trop de pluie… Les bénévoles n’ont pas compté leur temps pour que tout soit parfait.
— Tout est parfait, je te rassure.
— Merci. Merci pour eux surtout. Ils sont une centaine de tous les villages alentour, sur le pont depuis un mois. Ils ont fait et font toujours un travail fantastique !
Le président du département, la cinquantaine fringante, a décidé de participer, lui aussi, à la course, mais dans une catégorie plus basse. Œil brillant aux aguets, sourire carnassier, il insiste sur l’exemple d’énergie positive donné par les trailers et, plus encore, par « un village qui se prend en main et que le département est fier d’aider ». Puis il décline toutes ses actions en faveur du sport et de la jeunesse. Tunnel à couper au montage, pense Max. Impossible de l’arrêter… Ne pas oublier la photo avec la présidente et tous les élus présents. Ils se pressent, se tiennent par les épaules, poses, sourires éclatants, une vraie famille.
Pour Jules, le maire qui lui fait signe pour son interview, tant pis, c’est trop tard, ce sera pour l’année prochaine. Max passe la caméra à Laurence, son amie. Celle-ci habite le village, fan d’Heroic fantasy, elle a soigné son habit de sorcière, avec chapeau pointu, grande cape, deux dents passées au noir et larmes de sang. Elle doit assurer sur place la suite du reportage, même si elle n’est pas très motivée. 
Max fixe sur la bretelle de son sac sa GoPro qui filmera sa course et, toujours dans son costume de squelette, il se dirige vers la ligne du départ. Cette année, il s’est inscrit aux quarante-deux kilomètres… et compte bien gagner et publier sa victoire.
 
Les coureurs se regroupent derrière l’arc gonflable aux couleurs d’un sponsor. Devant, un monsieur loyal, sorti d’un film de Tim Burton, chapeau claque, redingote, pantalon rayé trop large, chaussures vernies de clown, visage passé au blanc, cheveux en bataille, yeux charbonnés, lèvres noires, exhorte les coureurs. Ambiance, musique de film d’horreur à fond… on est chez Beetlejuice.
— Tu as choisi d’affronter les Enfers ! Tu t’élances dans la lumière, le cœur vaillant, les jambes légères… mais, au retour, les ombres t’auront envahi. Seuls les plus résistants poseront encore un pied devant l’autre. Quand le ciel s’assombrit, la forêt s’éveille, les fantômes rôdent. Petit rappel : l’organisation décline toute responsabilité en cas de rencontre fortuite avec un loup-garou ! Et toi, coureur téméraire, tu avanceras malgré la nuit, malgré les bruits, malgré la fatigue. Tu trébucheras sur les pierres, tu glisseras sur les feuilles. Fraternité de souffrance, communion de lampes frontales. Après toutes les épreuves, quelques-uns, toi ou toi ou encore toi, chacun l’espère, tous vous vous êtes préparés, entraînés. Quelques-uns donc arriveront, enfin, à la ligne dans des temps raisonnables. Toi sûrement, toi qui auras vaincu tes peurs, dépassé tes limites et alors… alors seulement… tu gouteras ta récompense : une bonne soupe roborative au potimarron et des caillettes goûteuses qui te réchaufferont à l’intérieur.
Il réclame une ola aux participants électrisés par la musique et son discours. Une vague parcourt le groupe. Puis, il lance le compte à rebours : cinq, quatre, trois, deux, un.
Ça y est ! C’est parti ! Sous les applaudissements des spectateurs et accompagnateurs, la troupe s’ébranle, en petites foulées, il faut ménager les forces. L’effort sera long et intense. Quarante-deux kilomètres dans la montagne et bientôt sous la pluie.
 
Les coureurs du premier parcours ont vite atteint la forêt. On les a perdus de vue depuis le camping municipal d’où tout démarre. Le Burtonien ne quitte plus le micro, poursuivant son discours dans une logorrhée halowéenne farceuse, la musique redouble, mais plus légère. La tension est retombée. L’ambiance tourne à la kermesse, on fait des farandoles, on se prend moins au sérieux. Les coureurs restants ne visent plus les records.
C’est le tour de la course des enfants, pour la plupart aussi déguisés. Une ronde joyeuse autour du camping municipal. Puis les autres parcours sont lancés tour à tour dans une bonne humeur facétieuse communicative, plus d’un millier y participent, coureurs ou randonneurs. Tous les retours sont prévus de nuit pour le grand repas gaulois collectif qui clôturera la fête.
 

A suivre... Épisode 3 : Un coureur n'est pas rentré

Le squelette manquait de souffle

(Carte-postale, légèrement retouchée, éditée au 19e siècle par La Calotte)
 
 Et, bien sûr,  les quatre tomes déjà parus sont toujours disponibles 
chez Gigi à Lalouvesc et sur Amazon.
 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Des polars en Nord Ardèche en feuilleton

J'ai déjeuné chez mon assassin !

Épisode 1 du T4 : Du théâtre et un miracle