Épisode 19 : Essence et bourdon
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
37
Le directeur n’était pas encore présent. L’officier de gendarmerie en profita pour faire le tour de l’exposition. Il fut surpris par la qualité des œuvres. Lorsque Jérémie arriva, il était redescendu à l’accueil acheter une composition de la céramiste et une peinture de Dino pour sa collection personnelle qu’il enrichissait petit à petit au cours de ses enquêtes. Son rêve était d’ouvrir un petit musée ou une galerie pour sa retraite.
Le frère Jacques fit les présentations.
— Enchanté colonel. Je vois que vous êtes un amateur éclairé. Vous avez choisi de magnifiques pièces. Je n’ai pas bien compris le nom du service que vous dirigez.
— L’OCBC, l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels. C’est un département spécialisé, commun à la police et la gendarmerie, une trentaine d’hommes et femmes en tout, plus des experts universitaires.
— Du trafic d’œuvres d’art ? Il y en a besoin de trente enquêteurs pour cela ?
— Oh, on n’est pas trop nombreux. Entre les vols, les contrefaçons, les pillages archéologiques qui alimentent le terrorisme ou le blanchiment de l’argent du narcotrafic, on ne s’ennuie pas.
— Vous m’effrayez le marché de l’art serait un repaire de malfrats ?
— Vous seriez étonnés de l’ampleur des malversations. Avec la drogue et le trafic d’armes, l’art est un joli terrain de jeu pour des individus peu recommandables.
— Heureusement, dans notre village, nous sommes loin de tout cela. Vous avez pu visiter notre exposition. Cela fait trente ans… et nous n’avons pas eu un seul souci.
— On se croit toujours à l’abri. C’est comme pour les cambriolages… ou les incendies. Votre paysage suggérait beauté et sérénité éternelles, mais regardez, il a suffi de quatre jours et ce ne sont maintenant que cendres et désolation.
— Allons, vous êtes sinistre. Vous cherchez à m’inquiéter. Vous êtes là comme un simple amateur d’art, pas en service commandé, j’espère.
— En réalité, si. J’ai profité de ma venue pour visiter votre belle exposition. Remarquable, vraiment. Mais je suis ici à la demande expresse de la ministre, pour enquêter sur le vol de la tapisserie. Et, pour être tout à fait transparent avec vous, j’ajoute que nous avions déjà à l’œil quelques-uns de vos artistes.
Le colonel expliqua à Jérémie, sidéré, que le commanditaire de la tapisserie disparue était bien connu de ses services pour avoir manipulé les prix de quelques œuvres sur le marché de l’art et que, par ailleurs, Théo avait un casier, « rien de très grave : voies de fait, conduites sous l’effet de substances ». Mais il courrait le bruit dans le milieu qu’ils étaient tous les deux sur un gros coup. Et aussi bien le sujet que la facture du tableau qui avait inspiré la tapisserie, tous les deux inhabituels pour le jeune artiste, avaient attiré l’attention de l’OCBC.
Il interrogea le directeur sur d’éventuels événements suspects qui se seraient produits cet été dans la manifestation. Ce dernier n’avait rien remarqué, à part évidemment la mort accidentelle de Dino, le vol de la tapisserie et la disparition de Théo. Le colonel ne fit pas de commentaire.
Jérémie, déstabilisé mais toujours opportuniste, demanda au colonel s’il serait d’accord pour faire une conférence publique sur les trafics d’œuvres d’art. Le frère Jacques lui fit remarquer que la réputation de la manifestation et accessoirement les relations avec la Compagnie de Jésus pourraient en pâtir. Le colonel leur proposa alors un petit topo plus intime, pour les membres du conseil d’administration de l’association et les artistes intéressés. Une information pour les professionnels de l’art sur les risques encourus faisait partie aussi de sa mission.
Le colonel poursuivit son enquête. Il avait invité la pharmacienne à dix-sept heures au réfectoire de la Maison des Jésuites. Celle-ci était curieuse et flattée, l’homme la regardait avec bienveillance, il était élégant et, dans ce lieu, elle n'avait rien à craindre pour sa réputation. Il l’accueillit aimablement et lui offrit une tasse de thé.
— Je me présente, je suis colonel de gendarmerie, mais appelez-moi Edouard. Nous sommes entre nous, rien d’officiel.
— Merci… Edouard, répondit-elle, acceptant avec le sourire la part de gâteau qu’il lui proposait.
— Je vais être direct, ne vous en offusquez pas. Je vous ai demandé de venir, car nous nous inquiétons pour Théo Binder. Personne n’a eu de ses nouvelles depuis plusieurs jours. J’insiste, il s’agit d’une conversation privée, tout restera entre nous. Mais peut-être avez-vous quelques nouvelles. Sauriez-vous où il se trouve ?
— Bien sûr que non ! réagit-elle en rougissant. Qu’est-ce qui vous fait croire…
— C’est juste qu’on vous aurait vu souvent ensemble dans le village.
— Vous ne devriez pas écouter les ragots, Edouard…
— Peu m’en chaut, rassurez-vous. Votre vie privée ne me regarde pas. Mais retrouver Théo est urgent, vous en conviendrez. Il est peut-être en danger. Votre témoignage est essentiel. Vous a-t-il confié quelque chose qui nous mettrait sur une piste ?
La pharmacienne s’adoucit. Cet homme savait s’y prendre et il était charmant.
— Théo est un artiste extraordinaire, passionné.
— Il vous a parlé de sa peinture ?
— Il est obsédé par son sujet, je veux dire l’incendie de Notre-Dame qu’il a peint. Il le revit, comme s’il brûlait de l’intérieur. Par moment, il me fait peur. Mais il sait aussi être tendre et plein d’attentions. Il est tombé amoureux... du village. Il voudrait le peindre, surtout la basilique. Je l’ai guidé sur plusieurs chemins alentour pour qu’il la contemple sous différents angles et choisisse le meilleur point de vue.
— L’a-t-il trouvé ?
— Il hésite encore. Je lui ai aussi raconté l’histoire du bourdon, Joséphine. Vous la connaissez ?
— J’en ai entendu parler…
— Théo a voulu le voir. Ne le dites pas au frère Jacques, mais nous sommes montés une nuit dans le clocher. Je savais que les Jésuites ne fermaient jamais la porte de derrière, celle de la sacristie. Voir les étoiles et le village de là-haut, éclairé par la lune, avec lui c’était merveilleux.
— Un spectacle magnifique, sûrement. Dites-moi, quand avez-vous vu le peintre pour la dernière fois ?
— Nous avions rendez-vous pour voir le film ensemble, mais il n’est pas venu. Depuis, je l’attends. J’ai essayé de l’appeler au téléphone, mais je tombe toujours sur son répondeur. Vous croyez qu’il lui est arrivé quelque chose, un accident ?
— C’est justement ce que nous cherchons à savoir.
Le colonel raccompagna la pharmacienne jusqu’à la porte de la Maison des Jésuites. Elle lui mit la main sur l'avant-bras et lui demanda :
— Edouard, promettez-moi de me tenir au courant. Vous m’avez inquiétée.
Il lui promit, tout en pensant que de nombreux autres canaux ne manqueraient pas de l'informer.
38
Le lendemain, le colonel visita la chapelle. Comme il s’y attendait, il n’y avait plus aucune trace de l’exposition.
— C’est fâcheux, commenta le gendarme, mais je connais Jean-Paul et ne suis pas étonné. Il a toujours eu le scandale en horreur.
Le frère lui suggéra alors de convoquer Albert, pour avoir des informations de première main. Ce dernier, très impressionné par le grade de l’enquêteur, tenta de décrire au mieux l’état dans lequel lui et ses compagnons avaient trouvé la chapelle en entrant au cours leur opération commando. Mais c’était la nuit et ils n’y voyaient pas très clair. Quand le colonel lui demanda où était passé le cadre qui supportait la tapisserie, il prétendit n’en rien savoir. Devant l’insistance menaçante de son interlocuteur, il avoua qu’il l’avait emporté et démonté pour refaire les cages de ses lapins. Albert n’était décidément d’aucun secours pour l’enquêteur.
Puis vint le tour de Julie. Celle-ci lui permit de se faire une meilleure idée de l’état de la chapelle avant l'intervention du voleur et des vandales, la tapisserie au centre, les personnages de Miyazaki dans la travée de droite, l'affiche de Princesse Mononoké dans la nef au fond, les Yōkais à gauche. Elle lui relata aussi avec émotion le spectacle de leur destruction. L'enquêteur était surtout intéressé par la description de la potence vide.
Le colonel lui fit répéter ensuite en détail l'engagement de la brigade de pompiers de Covaulles dans la clairière au troisième jour de l'incendie, la répartition de l’équipe sur le terrain, les mouvements, le matériel employé, le repli sous le camion et le départ précipité. Il voulait être sûr que personne n’était entré ni dans la ferme ni dans la grange ou même avait observé l’intérieur depuis une ouverture.
— Nous étions bien trop occupés à l’extérieur pour nous préoccuper du contenu de bâtiments que nous savions abandonnés depuis des années.
Il demanda si aucun bruit n’avait été perçu autre que ceux de leur propre intervention, celui du survol du canadair ou de l'incendie de forêt.
— Vous pensez bien que j’ai interrogé tous mes camarades. Il m’est toujours insupportable d’imaginer que nous ayons pu laisser quelqu’un en vie dans un bâtiment en feu. Mais personne n’a rien remarqué, pas un mouvement, pas un frémissement.
Elle était aussi la seule à avoir observé directement l’explosion qui avait soufflé le toit, les yeux des autres pompiers étant fixés en direction du chemin du retour. Le gendarme lui fit raconter ce moment qu’elle se rappelait avec une grande précision. Elle se demandait toujours si elle avait aperçu une silhouette humaine dans l’immense torche ou si ce n’était que le fruit de son imagination.
En début d’après-midi, le colonel reçut quelques informations sur les circonstances de l’incendie de la ferme. Le rapport préliminaire de Bertrand, l’expert pompier était arrivé sur le fax la Maison des Jésuites. Celui-ci indiquait qu’une explosion était confirmée par l’éparpillement des fragments et les bris repérés. Celle-ci était, de plus, prouvée par les restes retrouvés d’une bouteille de gaz qui avait été soumise à une très forte et brutale chaleur. Les analyses des matériaux récoltés montraient aussi des traces de carburant. Le scénario suggéré était alors le suivant : un certain volume d’essence, plusieurs dizaines de litres stockées dans des jerricans non loin de la bouteille de gaz, avait pris feu, à la suite de l’embrasement du toit de la ferme, faisant monter très rapidement la température et exploser le gaz. La victime, au vu de l’ampleur et de la gravité de ses brûlures, devait être à proximité. Compte tenu de la vitesse de l’enchaînement des événements décrits, il lui était difficile d’en réchapper. Elle était vraisemblablement morte sur le coup.
Ainsi, les constats de l'expert suggéraient qu’un attentat se préparait, mais qu’un imprévu l’avait empêché. L’embrasement du toit avait anéanti le projet avec son auteur. Engranger des matières inflammables dans les conditions qui régnaient alors n'avait pas été prudent.
Restait à savoir à quels objet ou bâtiment étaient destinés l’essence et le gaz. Thomas, le lieutenant des pompiers, avait confirmé à Édouard que l’incendie de la forêt qui avait duré quatre jours était accidentel, déclenché par la foudre. Il n’y avait aucune raison de penser qu’une ferme abandonnée et isolée était d’un enjeu quelconque. Le colonel réfléchit. Quel bâtiment pouvait être menacé par un pyromane ? Il n’eut pas à réfléchir longtemps. La réponse était évidente. Il y en avait un à Covaulles-les-Deux-Clochers qui dominait tous les autres.
Édouard inspecta donc tous les recoins de la basilique. Il visita la cave où se trouvait l’imposante et antique chaudière qui la réchauffait difficilement en hiver. Il demanda aussi au frère Jacques de lui présenter Joséphine, le célèbre bourdon. On accédait par une petite porte située dans l’église à un escalier en bois qui grimpait, raide, à l’intérieur du clocher. La montée était sombre. Le gendarme avait une lampe torche avec laquelle, il éclairait toutes les faces de l’édifice, sans rien repérer de suspect. Arrivé en haut, il admira l'énorme bourdon, luisant dans le jour filtré par les volets à clairevoie. Ceux-ci étaient recourbés pour laisser la place au balancement de la cloche. Il y avait juste la place en largeur pour son mouvement.
— Impressionnant, fit le gendarme.
— Il faut une minute et quinze secondes, soit vingt-cinq oscillations pour le mettre en branle jusqu’au premier coup du tympan, précisa le frère Jacques. Autrefois, avant l’installation du moteur électrique, quatre hommes grimpaient au-dessus pour l'activer par leur poids. Et il a de l’inertie, quatre minutes lui sont nécessaires pour s’arrêter.
— Mais, comment ont-ils fait pour le monter ? Il faut se glisser pour en faire le tour.
— Le bourdon a été installé avant que le clocher soit terminé. Son mouton en chêne est fixé sur une armature en acier indépendante. Les murs autour ainsi que la flèche au-dessus ont été construits par la suite. Le bourdon est inamovible. Il est impossible de le détacher, puis de le descendre et le remonter pour une réparation, par exemple.
Le colonel semblait toujours chercher quelque chose. Il grimpa encore d’un étage par une échelle de meunier et découvrit les deux petites cloches de tintement qui servaient au carillon de l’horloge, mais rien d’autre. Redescendu, il demanda :
— Qu’y a-t-il dans le coffre sous Joséphine ?
— Je ne sais pas, de vieux outils, j’imagine.
Le gendarme se glissa sous la cloche.
— Attention ! lui cria le Jésuite.
Le carillon qui annonçait l’heure venait de retentir. Un énorme marteau en bois se mit en branle et frappa quatre fois le bourdon. Dessous, le son était assourdissant.
— Ça va ? s’enquit le frère, inquiet de l’état de son compagnon après ces chocs.
— Un Sol(2) exceptionnel, remarqua-t-il d’une voix sourde.
Il était littéralement sonné. Puis, ayant repris ses esprits, il souleva le couvercle du coffre.
— Ah, enfin…
Il contenait deux jerricans pleins. En se penchant, il sentit l’odeur de l’essence. Il referma le coffre avec précaution et, encore à moitié sourd, montra la direction de l’escalier au frère Jacques.
Dans la descente, le Jésuite se rappela le récit de Louis, le pompier de Covaulles qui avait participé à la lutte acharnée contre l’incendie de Notre-Dame. Observant les marches en bois, il frissonna. Comme dans un feu de cheminée, les flammes dans le clocher y grimperaient à grande vitesse, déclenchant un effet « château de cartes » inévitable et spectaculaire, se concluant par l’effondrement du bourdon dans un bruit d’enfer et un jaillissement d’étincelles, audible et visible à des dizaines de kilomètres à la ronde de part et d’autre du col.
Arrivé en bas, le colonel fit fermer la porte à double tour et demanda au frère d’y installer provisoirement une garde permanente par des bénévoles du Sanctuaire avant l’arrivée des gendarmes. Il téléphona ensuite au capitaine Merleau pour qu’elle lui envoie d’urgence une équipe de techniciens de l’identification criminelle.
Le frère Jacques fit les présentations.
— Enchanté colonel. Je vois que vous êtes un amateur éclairé. Vous avez choisi de magnifiques pièces. Je n’ai pas bien compris le nom du service que vous dirigez.
— L’OCBC, l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels. C’est un département spécialisé, commun à la police et la gendarmerie, une trentaine d’hommes et femmes en tout, plus des experts universitaires.
— Du trafic d’œuvres d’art ? Il y en a besoin de trente enquêteurs pour cela ?
— Oh, on n’est pas trop nombreux. Entre les vols, les contrefaçons, les pillages archéologiques qui alimentent le terrorisme ou le blanchiment de l’argent du narcotrafic, on ne s’ennuie pas.
— Vous m’effrayez le marché de l’art serait un repaire de malfrats ?
— Vous seriez étonnés de l’ampleur des malversations. Avec la drogue et le trafic d’armes, l’art est un joli terrain de jeu pour des individus peu recommandables.
— Heureusement, dans notre village, nous sommes loin de tout cela. Vous avez pu visiter notre exposition. Cela fait trente ans… et nous n’avons pas eu un seul souci.
— On se croit toujours à l’abri. C’est comme pour les cambriolages… ou les incendies. Votre paysage suggérait beauté et sérénité éternelles, mais regardez, il a suffi de quatre jours et ce ne sont maintenant que cendres et désolation.
— Allons, vous êtes sinistre. Vous cherchez à m’inquiéter. Vous êtes là comme un simple amateur d’art, pas en service commandé, j’espère.
— En réalité, si. J’ai profité de ma venue pour visiter votre belle exposition. Remarquable, vraiment. Mais je suis ici à la demande expresse de la ministre, pour enquêter sur le vol de la tapisserie. Et, pour être tout à fait transparent avec vous, j’ajoute que nous avions déjà à l’œil quelques-uns de vos artistes.
Le colonel expliqua à Jérémie, sidéré, que le commanditaire de la tapisserie disparue était bien connu de ses services pour avoir manipulé les prix de quelques œuvres sur le marché de l’art et que, par ailleurs, Théo avait un casier, « rien de très grave : voies de fait, conduites sous l’effet de substances ». Mais il courrait le bruit dans le milieu qu’ils étaient tous les deux sur un gros coup. Et aussi bien le sujet que la facture du tableau qui avait inspiré la tapisserie, tous les deux inhabituels pour le jeune artiste, avaient attiré l’attention de l’OCBC.
Il interrogea le directeur sur d’éventuels événements suspects qui se seraient produits cet été dans la manifestation. Ce dernier n’avait rien remarqué, à part évidemment la mort accidentelle de Dino, le vol de la tapisserie et la disparition de Théo. Le colonel ne fit pas de commentaire.
Jérémie, déstabilisé mais toujours opportuniste, demanda au colonel s’il serait d’accord pour faire une conférence publique sur les trafics d’œuvres d’art. Le frère Jacques lui fit remarquer que la réputation de la manifestation et accessoirement les relations avec la Compagnie de Jésus pourraient en pâtir. Le colonel leur proposa alors un petit topo plus intime, pour les membres du conseil d’administration de l’association et les artistes intéressés. Une information pour les professionnels de l’art sur les risques encourus faisait partie aussi de sa mission.
Le colonel poursuivit son enquête. Il avait invité la pharmacienne à dix-sept heures au réfectoire de la Maison des Jésuites. Celle-ci était curieuse et flattée, l’homme la regardait avec bienveillance, il était élégant et, dans ce lieu, elle n'avait rien à craindre pour sa réputation. Il l’accueillit aimablement et lui offrit une tasse de thé.
— Je me présente, je suis colonel de gendarmerie, mais appelez-moi Edouard. Nous sommes entre nous, rien d’officiel.
— Merci… Edouard, répondit-elle, acceptant avec le sourire la part de gâteau qu’il lui proposait.
— Je vais être direct, ne vous en offusquez pas. Je vous ai demandé de venir, car nous nous inquiétons pour Théo Binder. Personne n’a eu de ses nouvelles depuis plusieurs jours. J’insiste, il s’agit d’une conversation privée, tout restera entre nous. Mais peut-être avez-vous quelques nouvelles. Sauriez-vous où il se trouve ?
— Bien sûr que non ! réagit-elle en rougissant. Qu’est-ce qui vous fait croire…
— C’est juste qu’on vous aurait vu souvent ensemble dans le village.
— Vous ne devriez pas écouter les ragots, Edouard…
— Peu m’en chaut, rassurez-vous. Votre vie privée ne me regarde pas. Mais retrouver Théo est urgent, vous en conviendrez. Il est peut-être en danger. Votre témoignage est essentiel. Vous a-t-il confié quelque chose qui nous mettrait sur une piste ?
La pharmacienne s’adoucit. Cet homme savait s’y prendre et il était charmant.
— Théo est un artiste extraordinaire, passionné.
— Il vous a parlé de sa peinture ?
— Il est obsédé par son sujet, je veux dire l’incendie de Notre-Dame qu’il a peint. Il le revit, comme s’il brûlait de l’intérieur. Par moment, il me fait peur. Mais il sait aussi être tendre et plein d’attentions. Il est tombé amoureux... du village. Il voudrait le peindre, surtout la basilique. Je l’ai guidé sur plusieurs chemins alentour pour qu’il la contemple sous différents angles et choisisse le meilleur point de vue.
— L’a-t-il trouvé ?
— Il hésite encore. Je lui ai aussi raconté l’histoire du bourdon, Joséphine. Vous la connaissez ?
— J’en ai entendu parler…
— Théo a voulu le voir. Ne le dites pas au frère Jacques, mais nous sommes montés une nuit dans le clocher. Je savais que les Jésuites ne fermaient jamais la porte de derrière, celle de la sacristie. Voir les étoiles et le village de là-haut, éclairé par la lune, avec lui c’était merveilleux.
— Un spectacle magnifique, sûrement. Dites-moi, quand avez-vous vu le peintre pour la dernière fois ?
— Nous avions rendez-vous pour voir le film ensemble, mais il n’est pas venu. Depuis, je l’attends. J’ai essayé de l’appeler au téléphone, mais je tombe toujours sur son répondeur. Vous croyez qu’il lui est arrivé quelque chose, un accident ?
— C’est justement ce que nous cherchons à savoir.
Le colonel raccompagna la pharmacienne jusqu’à la porte de la Maison des Jésuites. Elle lui mit la main sur l'avant-bras et lui demanda :
— Edouard, promettez-moi de me tenir au courant. Vous m’avez inquiétée.
Il lui promit, tout en pensant que de nombreux autres canaux ne manqueraient pas de l'informer.
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Le lendemain, le colonel visita la chapelle. Comme il s’y attendait, il n’y avait plus aucune trace de l’exposition.— C’est fâcheux, commenta le gendarme, mais je connais Jean-Paul et ne suis pas étonné. Il a toujours eu le scandale en horreur.
Le frère lui suggéra alors de convoquer Albert, pour avoir des informations de première main. Ce dernier, très impressionné par le grade de l’enquêteur, tenta de décrire au mieux l’état dans lequel lui et ses compagnons avaient trouvé la chapelle en entrant au cours leur opération commando. Mais c’était la nuit et ils n’y voyaient pas très clair. Quand le colonel lui demanda où était passé le cadre qui supportait la tapisserie, il prétendit n’en rien savoir. Devant l’insistance menaçante de son interlocuteur, il avoua qu’il l’avait emporté et démonté pour refaire les cages de ses lapins. Albert n’était décidément d’aucun secours pour l’enquêteur.
Puis vint le tour de Julie. Celle-ci lui permit de se faire une meilleure idée de l’état de la chapelle avant l'intervention du voleur et des vandales, la tapisserie au centre, les personnages de Miyazaki dans la travée de droite, l'affiche de Princesse Mononoké dans la nef au fond, les Yōkais à gauche. Elle lui relata aussi avec émotion le spectacle de leur destruction. L'enquêteur était surtout intéressé par la description de la potence vide.
Le colonel lui fit répéter ensuite en détail l'engagement de la brigade de pompiers de Covaulles dans la clairière au troisième jour de l'incendie, la répartition de l’équipe sur le terrain, les mouvements, le matériel employé, le repli sous le camion et le départ précipité. Il voulait être sûr que personne n’était entré ni dans la ferme ni dans la grange ou même avait observé l’intérieur depuis une ouverture.
— Nous étions bien trop occupés à l’extérieur pour nous préoccuper du contenu de bâtiments que nous savions abandonnés depuis des années.
Il demanda si aucun bruit n’avait été perçu autre que ceux de leur propre intervention, celui du survol du canadair ou de l'incendie de forêt.
— Vous pensez bien que j’ai interrogé tous mes camarades. Il m’est toujours insupportable d’imaginer que nous ayons pu laisser quelqu’un en vie dans un bâtiment en feu. Mais personne n’a rien remarqué, pas un mouvement, pas un frémissement.
Elle était aussi la seule à avoir observé directement l’explosion qui avait soufflé le toit, les yeux des autres pompiers étant fixés en direction du chemin du retour. Le gendarme lui fit raconter ce moment qu’elle se rappelait avec une grande précision. Elle se demandait toujours si elle avait aperçu une silhouette humaine dans l’immense torche ou si ce n’était que le fruit de son imagination.
En début d’après-midi, le colonel reçut quelques informations sur les circonstances de l’incendie de la ferme. Le rapport préliminaire de Bertrand, l’expert pompier était arrivé sur le fax la Maison des Jésuites. Celui-ci indiquait qu’une explosion était confirmée par l’éparpillement des fragments et les bris repérés. Celle-ci était, de plus, prouvée par les restes retrouvés d’une bouteille de gaz qui avait été soumise à une très forte et brutale chaleur. Les analyses des matériaux récoltés montraient aussi des traces de carburant. Le scénario suggéré était alors le suivant : un certain volume d’essence, plusieurs dizaines de litres stockées dans des jerricans non loin de la bouteille de gaz, avait pris feu, à la suite de l’embrasement du toit de la ferme, faisant monter très rapidement la température et exploser le gaz. La victime, au vu de l’ampleur et de la gravité de ses brûlures, devait être à proximité. Compte tenu de la vitesse de l’enchaînement des événements décrits, il lui était difficile d’en réchapper. Elle était vraisemblablement morte sur le coup.
Ainsi, les constats de l'expert suggéraient qu’un attentat se préparait, mais qu’un imprévu l’avait empêché. L’embrasement du toit avait anéanti le projet avec son auteur. Engranger des matières inflammables dans les conditions qui régnaient alors n'avait pas été prudent.
Restait à savoir à quels objet ou bâtiment étaient destinés l’essence et le gaz. Thomas, le lieutenant des pompiers, avait confirmé à Édouard que l’incendie de la forêt qui avait duré quatre jours était accidentel, déclenché par la foudre. Il n’y avait aucune raison de penser qu’une ferme abandonnée et isolée était d’un enjeu quelconque. Le colonel réfléchit. Quel bâtiment pouvait être menacé par un pyromane ? Il n’eut pas à réfléchir longtemps. La réponse était évidente. Il y en avait un à Covaulles-les-Deux-Clochers qui dominait tous les autres.
Édouard inspecta donc tous les recoins de la basilique. Il visita la cave où se trouvait l’imposante et antique chaudière qui la réchauffait difficilement en hiver. Il demanda aussi au frère Jacques de lui présenter Joséphine, le célèbre bourdon. On accédait par une petite porte située dans l’église à un escalier en bois qui grimpait, raide, à l’intérieur du clocher. La montée était sombre. Le gendarme avait une lampe torche avec laquelle, il éclairait toutes les faces de l’édifice, sans rien repérer de suspect. Arrivé en haut, il admira l'énorme bourdon, luisant dans le jour filtré par les volets à clairevoie. Ceux-ci étaient recourbés pour laisser la place au balancement de la cloche. Il y avait juste la place en largeur pour son mouvement.
— Impressionnant, fit le gendarme.
— Il faut une minute et quinze secondes, soit vingt-cinq oscillations pour le mettre en branle jusqu’au premier coup du tympan, précisa le frère Jacques. Autrefois, avant l’installation du moteur électrique, quatre hommes grimpaient au-dessus pour l'activer par leur poids. Et il a de l’inertie, quatre minutes lui sont nécessaires pour s’arrêter.
— Mais, comment ont-ils fait pour le monter ? Il faut se glisser pour en faire le tour.
— Le bourdon a été installé avant que le clocher soit terminé. Son mouton en chêne est fixé sur une armature en acier indépendante. Les murs autour ainsi que la flèche au-dessus ont été construits par la suite. Le bourdon est inamovible. Il est impossible de le détacher, puis de le descendre et le remonter pour une réparation, par exemple.
Le colonel semblait toujours chercher quelque chose. Il grimpa encore d’un étage par une échelle de meunier et découvrit les deux petites cloches de tintement qui servaient au carillon de l’horloge, mais rien d’autre. Redescendu, il demanda :
— Qu’y a-t-il dans le coffre sous Joséphine ?
— Je ne sais pas, de vieux outils, j’imagine.
Le gendarme se glissa sous la cloche.
— Attention ! lui cria le Jésuite.
Le carillon qui annonçait l’heure venait de retentir. Un énorme marteau en bois se mit en branle et frappa quatre fois le bourdon. Dessous, le son était assourdissant.
— Ça va ? s’enquit le frère, inquiet de l’état de son compagnon après ces chocs.
— Un Sol(2) exceptionnel, remarqua-t-il d’une voix sourde.
Il était littéralement sonné. Puis, ayant repris ses esprits, il souleva le couvercle du coffre.
— Ah, enfin…
Il contenait deux jerricans pleins. En se penchant, il sentit l’odeur de l’essence. Il referma le coffre avec précaution et, encore à moitié sourd, montra la direction de l’escalier au frère Jacques.
Dans la descente, le Jésuite se rappela le récit de Louis, le pompier de Covaulles qui avait participé à la lutte acharnée contre l’incendie de Notre-Dame. Observant les marches en bois, il frissonna. Comme dans un feu de cheminée, les flammes dans le clocher y grimperaient à grande vitesse, déclenchant un effet « château de cartes » inévitable et spectaculaire, se concluant par l’effondrement du bourdon dans un bruit d’enfer et un jaillissement d’étincelles, audible et visible à des dizaines de kilomètres à la ronde de part et d’autre du col.
Arrivé en bas, le colonel fit fermer la porte à double tour et demanda au frère d’y installer provisoirement une garde permanente par des bénévoles du Sanctuaire avant l’arrivée des gendarmes. Il téléphona ensuite au capitaine Merleau pour qu’elle lui envoie d’urgence une équipe de techniciens de l’identification criminelle.

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