Épisode 18 : Expert et colonel
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
35
Vers onze heures du matin, une Matra rouge s’était garée devant la gendarmerie sur les places réservées. L'homme de garde était sorti pour verbaliser les contrevenants. D’un air sévère, il réclama leurs papiers aux deux occupants du véhicule. Le passager fut le premier à les présenter. Le gendarme se raidit et salua.
— Mon colonel, excusez-moi… je… je vais prévenir le capitaine.
Ils entrèrent tous les trois dans le bâtiment. Quelques instants plus tard, le capitaine Merleau sortit de son bureau.
— Bienvenue en Ardèche, colonel de la Saugeraie, on m’avait annoncé la venue du chef de l'OCBC. Nous sommes honorés de recevoir un colonel dans notre modeste gendarmerie, grinça-t-elle. Mais nous ne vous attendions pas si tôt.
— Oh. On a insisté sur l’urgence en haut lieu. Il semble que cette affaire tracasse la ministre. Et comme Bertrand est un vieil ami. Il m’a proposé de profiter de sa voiture. Il a eu la gentillesse de venir me chercher à Valence-TGV.
— C’est tout naturel, Édouard, le coupa le conducteur de la Matra, qui était aussi l’expert judiciaire pompier réclamé par le capitaine pour faire toute la lumière sur l'incendie de la ferme.
— Nous n’avons pas de place dans la caserne, mais voulez-vous qu’on vous réserve une chambre dans l’hôtel du village, mon colonel ? C’est pas un trois étoiles, mais il est confortable. Une cuisine familiale très correcte.
— Ne vous inquiétez pas, capitaine. Je ne vous gênerai pas. J’ai pris mes quartiers à la Maison des Jésuites de Covaulles-les-Deux-Clochers. Le recteur m’a offert l’hospitalité. J’ai l’habitude de me rapprocher au plus près des terrains d’investigation pour mes enquêtes.
Merleau se tourna vers le pompier.
— Jolie voiture, Bertrand, vous avez la sirène intégrée ? Mais un peu basse du cul. Pas sûr que vous arriviez sans dommage à la ferme avec ce bijou sans l’abimer. C’est pas une autoroute, vous savez. Si vous préférez, on peut vous prêter un de nos véhicules.
Le colonel reprit la parole.
— Oui, bonne idée. Merci capitaine. Et nous voudrions monter le plus rapidement possible. Pour ne pas multiplier les voyages, le mieux serait d’y aller dès aujourd’hui avec une estafette et quelques TICs. Nous ferons ainsi les premières constatations et pourrons amener tout de suite le mort à l’IML à St Etienne.
— Mais, il faudrait prévenir le procureur…
— Pas de soucis, capitaine, le proc est au courant, il me laisse carte blanche. J’ai tout arrangé.
Ils se mirent donc en route en début d’après-midi. Il y avait dans l’estafette, outre le gendarme-chauffeur, l’expert-pompier, le colonel et quatre techniciens en identification criminelle. Merleau, vexée, n’avait pas souhaité les accompagner. Ils retrouvèrent sur place les deux gendarmes laissés en faction dans leur véhicule.
Le pompier demanda à ses compagnons de l’attendre. Il commença par faire le tour du bâtiment pour le photographier sous différents angles et mesurer la distance à laquelle les tuiles avaient été projetées. Il enjamba ensuite la rubalise avec sa petite mallette à la main et entra dans la ferme.
Le colonel profita de ce répit pour visiter la grange avec les techniciens gendarmes de l’identification criminelle. Ils repérèrent vite la tapisserie endommagée. Ils la prirent en photo et cherchèrent à l’entour tous les indices et les traces suspectes éventuelles. Mais ils n’avaient pas beaucoup d’espoir. L’incendie était passé par là.
Une fois l’ensemble des analyses terminées, ils embarquèrent ce qui restait de la tapisserie dans l’estafette. Même raccourcie d’un quart environ, elle était encore lourde. Un homme seul aurait eu des difficultés à la porter.
Au bout d’une heure, Bertrand, le pompier, les rappela.
— J’ai fini ma première exploration. J’aurai besoin d’aide pour dégager le corps et déplacer quelques poutres.
Les quatre techniciens, accompagnés du colonel Edouard de la Saugeraie, entrèrent à leur tour dans la ferme. Ils retrouvèrent l’expert devant sa mallette ouverte. Il y avait un télémètre, un petit râteau, une petite pelle, une petite scie, une pince, un petit pied de biche et quelques boîtes étiquetées. Son matériel ressemblait à un jeu de plage d’enfants. Il tenait à la main la tablette qui lui avait servi à prendre des photos et des notes.
— J’ai récupéré quelques échantillons. J’en ramasserai d’autres quand on aura fouillé les gravats. Mais commençons par le corps.
— Attends Bertrand. Nous aussi, chez les gendarmes, on a nos experts.
Les TICs se remirent au travail, c’est-à-dire qu’ils prirent de nouveau des photos, le reste était accessoire. Tous les indices s’étaient envolés avec l’incendie. Puis, avec beaucoup de précautions, ils utilisèrent des pelles pour dégager le cadavre sous les yeux attentifs du pompier et du colonel. Chaque pelletée était scrutée. Ils avaient pour consigne de maintenir le corps dans sa position initiale. Le pompier et un technicien les arrêtaient régulièrement pour prendre des photos supplémentaires.
Petit à petit, le corps apparut. Il était en position fœtale, presque entièrement carbonisé, racorni, méconnaissable. Impossible à ce stade de lui préciser même le sexe. Seuls quelques vêtements en lambeau restaient coller. Le colonel ordonna de le déposer dans l’estafette. Il fut emballé dans un sac mortuaire et emporté.
— Continuez à creuser, demanda le pompier. Élargissez le cercle de la fouille.
Les gendarmes reprirent leur travail avec toujours autant de précautions. Ils classaient les différents objets qu’ils trouvaient, au milieu des cendres et du charbon : des morceaux de bois, plus ou moins noircis et souvent brisés, du plâtre, des pierres et des moellons en miettes… et aussi quelques traces d’une vie ancienne mises soigneusement de côté : vaisselle cassée, couverts, bouts de chaise ou de meubles, des fragments de tissu indéfinis, cadres avec de vieilles photos jaunies… et enfin d’autres éléments moins identifiables qui semblaient beaucoup intéresser le pompier.
— Mon colonel, venez voir.
Ce dernier s’approcha. Il reconnut un objet familier pour lui, mais inattendu en ces lieux : un pistolet. Il ne se trouvait pas très loin de l’emplacement du corps qu’ils avaient dégagé. Après une nouvelle photo, l’officier enfila des gants et déposa avec précaution l’arme dans un sachet de plastique.
— J’avais peur de m’emmerder, mais ça devient intéressant.
Au même moment, son ami Bertrand s’exclama :
— Ah, enfin !
Les gendarmes venaient de mettre à jour un cylindre de ferraille bien amoché, une bonbonne de gaz éclatée.
— Pour moi, c’est terminé, confia le pompier après l’avoir photographiée sous tous les angles.
Il retourna s’assoir dans l’estafette pour rédiger son rapport sur sa tablette. Les gendarmes continuèrent leurs recherches deux heures durant sans récupérer d’autres éléments significatifs.
Ils furent tous de retour à la caserne vers dix-sept heures. Le colonel résuma les trouvailles de l'après-midi au capitaine qui ne fit aucun commentaire. Il ordonna à deux gendarmes d’apporter immédiatement le corps à la morgue et divers éléments au laboratoire à Saint-Étienne. Il téléphona à l’Institut médico-légal en demandant que l’autopsie soit réalisée en priorité.
L’expert pompier, de son côté, promit d’envoyer son rapport dans les trois jours, une fois récupérées les analyses des échantillons récoltés. Puis il raccompagna son ami à la Maison des Jésuites dans sa Matra rouge.
— Je te réserve quelques surprises, dit-il à son compagnon, comme les clochers de la basilique apparaissaient derrière un tournant.
— Oui, j’avais compris que ce n’était pas un simple accident de barbecue. Moi qui croyais passer quelques jours tranquilles à la campagne…
36
Édouard de la Saugeraie fut chaleureusement accueilli par le recteur. Ils se connaissaient depuis l’adolescence, ayant fréquenté le même collège catholique à Toulouse.
— Le monde est petit. Je suis heureux de te revoir, Édouard, même si les circonstances sont fâcheuses. Tu as tracé ton chemin depuis toutes ces années. Comment faut-il t’appeler aujourd’hui : mon colonel ?
— Ah, non, pitié, je devrais répondre par ‘mon père’, ça sonnerait bizarre entre copains d’enfance. Pas de manière entre nous, restons-en à Édouard et Jean-Paul. Mes félicitations, tout de même ! Recteur… ta basilique est imposante. Toi aussi, tu as grimpé les échelons d’une armée, mais je suis un peu déçu, pas encore général ?
— On monte plus vite en grade dans la gendarmerie ! Chez nous à la Compagnie de Jésus, il n’y a pas de colonels et un seul général. Nous avons chacun suivi notre route. Mais qu’elles se croisent n’est pas si étonnant. Tu t’occupes de la justice des hommes, celle de la République, moi de celle du Royaume des cieux. Nous avons des missions comparables sur des territoires différents et parfois mes pêcheurs doivent rendre des comptes devant tes tribunaux.
— Ah, tu n’as pas changé. Je reconnais ta faconde habile. Ces retrouvailles sont un plaisir inattendu, une surprise ardéchoise agréable.
— Laisse-moi te présenter le frère Jacques, qui me seconde très efficacement dans tous les aspects matériels de la gestion du Sanctuaire.
— Très heureux de faire votre connaissance, mon frère. On m'a parlé de vous. Vous avez une petite réputation dans la gendarmerie. Je suis sûr que nous allons bien nous entendre…
— Oui, il est aussi assez doué dans le dénouement des intrigues séculières, poursuivit le recteur. Je préférerais qu’il en reste à l'entretien des biens de l’Église, mais personne n’est parfait. Il a d’ailleurs démarré une enquête avec quelques habitants sur la disparition de la tapisserie qui pourra t’être utile.
Ils soupèrent ensemble, tous les trois. Le frère Jacques était impressionné par ce gendarme courtois, toujours élégant, affable, malgré la longue journée qui avait été la sienne, et qui savait maintenir une distance. On ne pouvait se fâcher avec un tel homme, et, pourtant, le frère sentait qu’il serait difficile de s’en faire un ami. Avant d’aller se coucher, ils convinrent de se retrouver au petit déjeuner pour faire un point sur l’affaire qui avait conduit le colonel en Ardèche.
— Jacques, je peux vous appeler Jacques, n’est-ce pas ? Et pas de « colonel » ni de « monsieur de la Saugeraie », comme hier soir. Dorénavant, entre nous ce sera Édouard, faites-moi ce plaisir, dit le susnommé en se resservant une tasse de thé. Jacques, parlez-moi donc de Théo Binder.
— Très bien, Édouard. Que voulez-vous savoir ?
— Tout. Comment est-il arrivé dans ce village ? Comment s’est-il comporté ? Pourquoi sa tapisserie a-t-elle été exposée ici ?
Le frère reprit donc l’histoire depuis le début. La visite chez les lisseurs. La pandémie, puis l’opportunité de présenter la tapisserie à la chapelle. L’inauguration de l’exposition et l’étonnant discours de l’artiste. La venue de la ministre. La mort par overdose de Dino, les soupçons du frère. L’incendie, la vision de Julie. La disparition de la tapisserie et celle de Théo. La présence d’héroïne dans sa chambre. La découverte du cadavre dans la ferme. Il omit l’exposition sur les Yōkai et sa dégradation.
Le colonel prenait des notes sur un cahier d’écolier. Il voulut quelques précisions.
— Qui accompagnait la ministre ?
— Oh, c’était en petit comité. Nous avions pour consigne de ne pas l’ébruiter. Il y avait son chef de cabinet, un marchand d’art, commanditaire de la tapisserie si j’ai bien compris, et son assistante. Et, évidemment, quelques accompagnateurs, chauffeur, garde du corps et motards.
— Parlez-moi de l’assistante du marchand, comment était-elle ?
Le Jésuite la décrit et raconta son insistance à visiter l’exposition et en particulier la salle de Dino. Il négligea d’évoquer la lettre qu’elle lui avait confiée, celle-ci était toujours posée sur son buffet dans sa chambre. Il voulait la rendre à son expéditrice, puisque le destinataire avait, en réalité, décédé avant même de recevoir l’enveloppe. C’était une affaire privée qui ne regardait pas la gendarmerie.
— Décrivez-moi cette fameuse tapisserie.
— Je n’ai pas de mots, Edouard. Elle était extraordinaire. Mais j’ai des photos.
Le gendarme regarda le téléphone du frère. Il n’eut pas de mots, non plus, sur le premier plan. Mais il interrogea le frère sur les images qu’il devinait derrière. Le frère, à contrecœur, dû compléter son rapport avec l’exposition sur Miyazaki et les Yōkai montée par Hélène et le commando de vandale qui l’avait détruite puis avait tout nettoyé. Le gendarme n’insista pas.
— Et l’incendie. Donnez-moi plus de détails. Comment a-t-il démarré ? Pourquoi n’a-t-il pas été rapidement circonscrit ?
Le frère revint sur la catastrophe et les quatre jours d’enfer qui avaient failli rayer de la carte deux villages.
— Vous êtes sûr qu’il était accidentel ?
— Oui, Édouard. Il n’y a pas de doute là-dessus, avec l’énorme orage sec qui s’est déclenché juste après le film, sur une forêt fragilisée par l’été chaud.
— Le film, quel film ?
Décidément, il voulait tout savoir. Il fallut donc ajouter au récit que la quasi-totalité du village et un certain nombre de voisins avaient assisté à la projection en plein air de Princesse Mononoké, la veille de l’incendie qui avait embrasé la forêt.
— Princesse Mononoké, excellent choix. Tout à fait approprié aux circonstances.
Le colonel avait rempli plusieurs pages de son cahier. Il se fit encore préciser quelques détails, puis émit le désir de rencontrer Jérémie, le directeur de Covaulles’Art Expo, Julie, et les personnes qui auraient pu côtoyer Théo. Le plus simple pour le premier serait de se rendre à l’ouverture de l’exposition en début d’après-midi. Il pourrait recevoir les autres dans le réfectoire que les Jésuites mettait à sa disposition.
Édouard flâna toute la matinée dans le village et prit son déjeuner au Café du moulin où sa présence attira la curiosité. Au café, il se fit raconter une nouvelle fois l’incendie récent qui traumatisait encore les habitants. À quatorze heures trente, il retrouva le frère Jacques devant l’entrée du Centre communal.
— Mon colonel, excusez-moi… je… je vais prévenir le capitaine.
Ils entrèrent tous les trois dans le bâtiment. Quelques instants plus tard, le capitaine Merleau sortit de son bureau.
— Bienvenue en Ardèche, colonel de la Saugeraie, on m’avait annoncé la venue du chef de l'OCBC. Nous sommes honorés de recevoir un colonel dans notre modeste gendarmerie, grinça-t-elle. Mais nous ne vous attendions pas si tôt.
— Oh. On a insisté sur l’urgence en haut lieu. Il semble que cette affaire tracasse la ministre. Et comme Bertrand est un vieil ami. Il m’a proposé de profiter de sa voiture. Il a eu la gentillesse de venir me chercher à Valence-TGV.
— C’est tout naturel, Édouard, le coupa le conducteur de la Matra, qui était aussi l’expert judiciaire pompier réclamé par le capitaine pour faire toute la lumière sur l'incendie de la ferme.
— Nous n’avons pas de place dans la caserne, mais voulez-vous qu’on vous réserve une chambre dans l’hôtel du village, mon colonel ? C’est pas un trois étoiles, mais il est confortable. Une cuisine familiale très correcte.
— Ne vous inquiétez pas, capitaine. Je ne vous gênerai pas. J’ai pris mes quartiers à la Maison des Jésuites de Covaulles-les-Deux-Clochers. Le recteur m’a offert l’hospitalité. J’ai l’habitude de me rapprocher au plus près des terrains d’investigation pour mes enquêtes.
Merleau se tourna vers le pompier.
— Jolie voiture, Bertrand, vous avez la sirène intégrée ? Mais un peu basse du cul. Pas sûr que vous arriviez sans dommage à la ferme avec ce bijou sans l’abimer. C’est pas une autoroute, vous savez. Si vous préférez, on peut vous prêter un de nos véhicules.
Le colonel reprit la parole.
— Oui, bonne idée. Merci capitaine. Et nous voudrions monter le plus rapidement possible. Pour ne pas multiplier les voyages, le mieux serait d’y aller dès aujourd’hui avec une estafette et quelques TICs. Nous ferons ainsi les premières constatations et pourrons amener tout de suite le mort à l’IML à St Etienne.
— Mais, il faudrait prévenir le procureur…
— Pas de soucis, capitaine, le proc est au courant, il me laisse carte blanche. J’ai tout arrangé.
Ils se mirent donc en route en début d’après-midi. Il y avait dans l’estafette, outre le gendarme-chauffeur, l’expert-pompier, le colonel et quatre techniciens en identification criminelle. Merleau, vexée, n’avait pas souhaité les accompagner. Ils retrouvèrent sur place les deux gendarmes laissés en faction dans leur véhicule.
Le pompier demanda à ses compagnons de l’attendre. Il commença par faire le tour du bâtiment pour le photographier sous différents angles et mesurer la distance à laquelle les tuiles avaient été projetées. Il enjamba ensuite la rubalise avec sa petite mallette à la main et entra dans la ferme.
Le colonel profita de ce répit pour visiter la grange avec les techniciens gendarmes de l’identification criminelle. Ils repérèrent vite la tapisserie endommagée. Ils la prirent en photo et cherchèrent à l’entour tous les indices et les traces suspectes éventuelles. Mais ils n’avaient pas beaucoup d’espoir. L’incendie était passé par là.
Une fois l’ensemble des analyses terminées, ils embarquèrent ce qui restait de la tapisserie dans l’estafette. Même raccourcie d’un quart environ, elle était encore lourde. Un homme seul aurait eu des difficultés à la porter.
Au bout d’une heure, Bertrand, le pompier, les rappela.
— J’ai fini ma première exploration. J’aurai besoin d’aide pour dégager le corps et déplacer quelques poutres.
Les quatre techniciens, accompagnés du colonel Edouard de la Saugeraie, entrèrent à leur tour dans la ferme. Ils retrouvèrent l’expert devant sa mallette ouverte. Il y avait un télémètre, un petit râteau, une petite pelle, une petite scie, une pince, un petit pied de biche et quelques boîtes étiquetées. Son matériel ressemblait à un jeu de plage d’enfants. Il tenait à la main la tablette qui lui avait servi à prendre des photos et des notes.
— J’ai récupéré quelques échantillons. J’en ramasserai d’autres quand on aura fouillé les gravats. Mais commençons par le corps.
— Attends Bertrand. Nous aussi, chez les gendarmes, on a nos experts.
Les TICs se remirent au travail, c’est-à-dire qu’ils prirent de nouveau des photos, le reste était accessoire. Tous les indices s’étaient envolés avec l’incendie. Puis, avec beaucoup de précautions, ils utilisèrent des pelles pour dégager le cadavre sous les yeux attentifs du pompier et du colonel. Chaque pelletée était scrutée. Ils avaient pour consigne de maintenir le corps dans sa position initiale. Le pompier et un technicien les arrêtaient régulièrement pour prendre des photos supplémentaires.
Petit à petit, le corps apparut. Il était en position fœtale, presque entièrement carbonisé, racorni, méconnaissable. Impossible à ce stade de lui préciser même le sexe. Seuls quelques vêtements en lambeau restaient coller. Le colonel ordonna de le déposer dans l’estafette. Il fut emballé dans un sac mortuaire et emporté.
— Continuez à creuser, demanda le pompier. Élargissez le cercle de la fouille.
Les gendarmes reprirent leur travail avec toujours autant de précautions. Ils classaient les différents objets qu’ils trouvaient, au milieu des cendres et du charbon : des morceaux de bois, plus ou moins noircis et souvent brisés, du plâtre, des pierres et des moellons en miettes… et aussi quelques traces d’une vie ancienne mises soigneusement de côté : vaisselle cassée, couverts, bouts de chaise ou de meubles, des fragments de tissu indéfinis, cadres avec de vieilles photos jaunies… et enfin d’autres éléments moins identifiables qui semblaient beaucoup intéresser le pompier.
— Mon colonel, venez voir.
Ce dernier s’approcha. Il reconnut un objet familier pour lui, mais inattendu en ces lieux : un pistolet. Il ne se trouvait pas très loin de l’emplacement du corps qu’ils avaient dégagé. Après une nouvelle photo, l’officier enfila des gants et déposa avec précaution l’arme dans un sachet de plastique.
— J’avais peur de m’emmerder, mais ça devient intéressant.
Au même moment, son ami Bertrand s’exclama :
— Ah, enfin !
Les gendarmes venaient de mettre à jour un cylindre de ferraille bien amoché, une bonbonne de gaz éclatée.
— Pour moi, c’est terminé, confia le pompier après l’avoir photographiée sous tous les angles.
Il retourna s’assoir dans l’estafette pour rédiger son rapport sur sa tablette. Les gendarmes continuèrent leurs recherches deux heures durant sans récupérer d’autres éléments significatifs.
Ils furent tous de retour à la caserne vers dix-sept heures. Le colonel résuma les trouvailles de l'après-midi au capitaine qui ne fit aucun commentaire. Il ordonna à deux gendarmes d’apporter immédiatement le corps à la morgue et divers éléments au laboratoire à Saint-Étienne. Il téléphona à l’Institut médico-légal en demandant que l’autopsie soit réalisée en priorité.
L’expert pompier, de son côté, promit d’envoyer son rapport dans les trois jours, une fois récupérées les analyses des échantillons récoltés. Puis il raccompagna son ami à la Maison des Jésuites dans sa Matra rouge.
— Je te réserve quelques surprises, dit-il à son compagnon, comme les clochers de la basilique apparaissaient derrière un tournant.
— Oui, j’avais compris que ce n’était pas un simple accident de barbecue. Moi qui croyais passer quelques jours tranquilles à la campagne…
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Édouard de la Saugeraie fut chaleureusement accueilli par le recteur. Ils se connaissaient depuis l’adolescence, ayant fréquenté le même collège catholique à Toulouse.— Le monde est petit. Je suis heureux de te revoir, Édouard, même si les circonstances sont fâcheuses. Tu as tracé ton chemin depuis toutes ces années. Comment faut-il t’appeler aujourd’hui : mon colonel ?
— Ah, non, pitié, je devrais répondre par ‘mon père’, ça sonnerait bizarre entre copains d’enfance. Pas de manière entre nous, restons-en à Édouard et Jean-Paul. Mes félicitations, tout de même ! Recteur… ta basilique est imposante. Toi aussi, tu as grimpé les échelons d’une armée, mais je suis un peu déçu, pas encore général ?
— On monte plus vite en grade dans la gendarmerie ! Chez nous à la Compagnie de Jésus, il n’y a pas de colonels et un seul général. Nous avons chacun suivi notre route. Mais qu’elles se croisent n’est pas si étonnant. Tu t’occupes de la justice des hommes, celle de la République, moi de celle du Royaume des cieux. Nous avons des missions comparables sur des territoires différents et parfois mes pêcheurs doivent rendre des comptes devant tes tribunaux.
— Ah, tu n’as pas changé. Je reconnais ta faconde habile. Ces retrouvailles sont un plaisir inattendu, une surprise ardéchoise agréable.
— Laisse-moi te présenter le frère Jacques, qui me seconde très efficacement dans tous les aspects matériels de la gestion du Sanctuaire.
— Très heureux de faire votre connaissance, mon frère. On m'a parlé de vous. Vous avez une petite réputation dans la gendarmerie. Je suis sûr que nous allons bien nous entendre…
— Oui, il est aussi assez doué dans le dénouement des intrigues séculières, poursuivit le recteur. Je préférerais qu’il en reste à l'entretien des biens de l’Église, mais personne n’est parfait. Il a d’ailleurs démarré une enquête avec quelques habitants sur la disparition de la tapisserie qui pourra t’être utile.
Ils soupèrent ensemble, tous les trois. Le frère Jacques était impressionné par ce gendarme courtois, toujours élégant, affable, malgré la longue journée qui avait été la sienne, et qui savait maintenir une distance. On ne pouvait se fâcher avec un tel homme, et, pourtant, le frère sentait qu’il serait difficile de s’en faire un ami. Avant d’aller se coucher, ils convinrent de se retrouver au petit déjeuner pour faire un point sur l’affaire qui avait conduit le colonel en Ardèche.
— Jacques, je peux vous appeler Jacques, n’est-ce pas ? Et pas de « colonel » ni de « monsieur de la Saugeraie », comme hier soir. Dorénavant, entre nous ce sera Édouard, faites-moi ce plaisir, dit le susnommé en se resservant une tasse de thé. Jacques, parlez-moi donc de Théo Binder.
— Très bien, Édouard. Que voulez-vous savoir ?
— Tout. Comment est-il arrivé dans ce village ? Comment s’est-il comporté ? Pourquoi sa tapisserie a-t-elle été exposée ici ?
Le frère reprit donc l’histoire depuis le début. La visite chez les lisseurs. La pandémie, puis l’opportunité de présenter la tapisserie à la chapelle. L’inauguration de l’exposition et l’étonnant discours de l’artiste. La venue de la ministre. La mort par overdose de Dino, les soupçons du frère. L’incendie, la vision de Julie. La disparition de la tapisserie et celle de Théo. La présence d’héroïne dans sa chambre. La découverte du cadavre dans la ferme. Il omit l’exposition sur les Yōkai et sa dégradation.
Le colonel prenait des notes sur un cahier d’écolier. Il voulut quelques précisions.
— Qui accompagnait la ministre ?
— Oh, c’était en petit comité. Nous avions pour consigne de ne pas l’ébruiter. Il y avait son chef de cabinet, un marchand d’art, commanditaire de la tapisserie si j’ai bien compris, et son assistante. Et, évidemment, quelques accompagnateurs, chauffeur, garde du corps et motards.
— Parlez-moi de l’assistante du marchand, comment était-elle ?
Le Jésuite la décrit et raconta son insistance à visiter l’exposition et en particulier la salle de Dino. Il négligea d’évoquer la lettre qu’elle lui avait confiée, celle-ci était toujours posée sur son buffet dans sa chambre. Il voulait la rendre à son expéditrice, puisque le destinataire avait, en réalité, décédé avant même de recevoir l’enveloppe. C’était une affaire privée qui ne regardait pas la gendarmerie.
— Décrivez-moi cette fameuse tapisserie.
— Je n’ai pas de mots, Edouard. Elle était extraordinaire. Mais j’ai des photos.
Le gendarme regarda le téléphone du frère. Il n’eut pas de mots, non plus, sur le premier plan. Mais il interrogea le frère sur les images qu’il devinait derrière. Le frère, à contrecœur, dû compléter son rapport avec l’exposition sur Miyazaki et les Yōkai montée par Hélène et le commando de vandale qui l’avait détruite puis avait tout nettoyé. Le gendarme n’insista pas.
— Et l’incendie. Donnez-moi plus de détails. Comment a-t-il démarré ? Pourquoi n’a-t-il pas été rapidement circonscrit ?
Le frère revint sur la catastrophe et les quatre jours d’enfer qui avaient failli rayer de la carte deux villages.
— Vous êtes sûr qu’il était accidentel ?
— Oui, Édouard. Il n’y a pas de doute là-dessus, avec l’énorme orage sec qui s’est déclenché juste après le film, sur une forêt fragilisée par l’été chaud.
— Le film, quel film ?
Décidément, il voulait tout savoir. Il fallut donc ajouter au récit que la quasi-totalité du village et un certain nombre de voisins avaient assisté à la projection en plein air de Princesse Mononoké, la veille de l’incendie qui avait embrasé la forêt.
— Princesse Mononoké, excellent choix. Tout à fait approprié aux circonstances.
Le colonel avait rempli plusieurs pages de son cahier. Il se fit encore préciser quelques détails, puis émit le désir de rencontrer Jérémie, le directeur de Covaulles’Art Expo, Julie, et les personnes qui auraient pu côtoyer Théo. Le plus simple pour le premier serait de se rendre à l’ouverture de l’exposition en début d’après-midi. Il pourrait recevoir les autres dans le réfectoire que les Jésuites mettait à sa disposition.
Édouard flâna toute la matinée dans le village et prit son déjeuner au Café du moulin où sa présence attira la curiosité. Au café, il se fit raconter une nouvelle fois l’incendie récent qui traumatisait encore les habitants. À quatorze heures trente, il retrouva le frère Jacques devant l’entrée du Centre communal.

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