Épisode 16 : Romance et cadavre

 

T2 des Chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
La Vierge incandescente

31

Julie avait insisté auprès de Thomas pour qu’ils retournent tous les deux à la ferme incendiée. La disparition de la tapisserie et le saccage de l’exposition, qui l’accompagnait, avaient encore accentué son angoisse. Faute de n’avoir pu revoir l’image de Notre-Dame en feu, elle voulait revoir la ferme. L’explosion au moment du départ du camion des pompiers et l’immense flamme dressée vers le ciel l’obsédaient. La coïncidence était trop forte. Elle avait l’intuition qu’un drame s’était produit.
Dans le stress intense de l’incendie qui courrait au-dessus de leurs têtes, avait-elle inventé ce jaillissement d’étincelles, superposant mentalement l’image de la tapisserie sur la ferme ? Tout cela n’était-il qu’un mauvais tour de son cerveau fragilisé par la pression des événements qu’ils vivaient ? Ou un des Yōkai d’Hélène lui faisait-il une farce ? Ou, au contraire, était-ce un signal, un appel, un message qu’elle n’avait su déchiffrer ? Elle voulait en avoir le cœur net. Revoir la ferme débloquerait, pensait-elle, son esprit.

Dans le quatre-quatre avec Thomas, ils avaient retraversé la montagne en cendre. La voiture tanguait, bousculée dans les ornières creusées par les engins des pompiers. La piste avait été encore plus abimée, ravinée par la pluie. La végétation ne retenait plus la terre et les pierres. Le paysage, autrefois verdoyant, était ravagé, sombre et gris. Ça et là, des fumerolles montaient du sol.
Le spectacle était troublant. Il aurait pu être déprimant, mais ils étaient tous les deux, émus par les cahots de la route qui les rapprochaient puis les séparaient. Le temps était beau et l’incendie avait dégagé un immense panorama. Les arbres qui bouchaient l’horizon avaient disparu. La lumière vive du soleil faisait mal aux yeux. Ils pouvaient admirer toute la chaîne des Alpes qui se dressait de l’autre côté de la vallée du Rhône. Entre le sol noir et gris, la netteté éclatante des montagnes enneigées au loin, dominées, éclairées par le soleil du matin, et le bleu profond du ciel, seuls au monde, bousculés dans cette jeep roulant sur une piste pleine d’ornières, ils s’imaginaient les derniers survivants de la race humaine oubliés sur une planète.
— J’aimerais repeupler la terre avec toi, lui avoua-t-il.
— C’est OK, si c’est toi qui t’occupes des enfants, répondit-elle en souriant et en posant la tête sur son épaule.

Et puis, ils arrivèrent à la clairière et Thomas se gara devant la ruine de la ferme. Le moteur coupé, ils furent envahis par le silence. La forêt avait disparu, les bruits qui l'animaient aussi. Les oiseaux s’étaient enfuis, les animaux ne dérangeaient pas les buissons, les écureuils, le vent ne faisaient pas trembler les branches et les feuilles, les grillons s'étaient tus. Plus rien ne bruissait.
Julie comprit alors que sa tentative de reconstruction d’une image mentale était ridicule. Ce n’était que désolation, tôles tordues, arbres calcinés, cendres noires et sombres. Il manquait les flammes, l’excitation de l’incendie. La tapisserie présentait un monument magnifié par un feu d’artifice, d’où sortait une jeune fille souriante, mais, là, elle était devant une ruine, inerte, sinistre, puante et sans âme qui vive.
Il ne restait debout que les quatre murs en pierre de la ferme, plus d'étage, de plancher, de cloisons, plus de portes, plus de fenêtres. Par les ouvertures béantes, on apercevait un enchevêtrement de planches, de poutres aux trois quarts brûlées et de matériaux divers. La seule trace d’une vie passée encore identifiable était la grande cheminée en granit. Le manteau, immense et massif, était intact, il y avait à l’intérieur un morceau de chaise et le conduit nu s’élevait jusqu’au fait du toit.

Pendant que Julie, pétrifiée, se tenait devant la porte manquante de la ferme. Thomas fit le tour de la maison. Il voulait vérifier si ses collègues avaient bien ramassé tout le matériel abandonné au cours de leur fuite. 
Un cri perçant glaça Thomas.
— Thomas ! Thomas !
Il n’avait jamais entendu son nom prononcé d’une voix si pressante et angoissée. Il se précipita.
— Julie, appela-t-il.
Elle n’était plus devant la ferme.
— Viens, voir.
La voix provenait de l'intérieur du bâtiment.
— T’es cinglée. Sors, c’est dangereux.
— Viens voir, j’te dis. C’est… c’est horrible… un Yōkai ou… j’sais pas... Faut qu’tu viennes.
Il franchit le seuil à son tour. La jeune femme était plus loin debout, figée sur les gravats. Elle pointait du doigt quelque chose par terre. D’où il était, il ne distinguait pas grand-chose… une boule gris foncé, peut-être. Il s’approcha avec précaution. Le sol s’éboulait sous ses pieds. Et puis, il vit la chose. Il comprit l’émotion de Julie qu'il prit dans ses bras.
— Touche plus à rien. Faut qu’on se tire.
Le jeune lieutenant des pompiers avait déjà dégagé des victimes carbonisées par un incendie. Le spectacle, la sensation étaient toujours terribles, impressionnants, des spectres revenus de l’enfer. Pour Julie c’était une première. Ce n’était pas un Yōkai grimaçant, mais la scène était tout aussi monstrueuse. On n’apercevait qu’une tête, presque noire, chauve, la peau avait disparu, ou plutôt semblait plaquée sur les os du crâne qui saillaient, les joues étaient creuses, les paupières étaient fermées, enfoncées dans les orbites, une langue gris foncé sortait d’une bouche aux lèvres invisibles.
Thomas tira, porta Julie, tremblante, hors de la ferme. Il l’installa dans la voiture et démarra. Ils reprirent le chemin défoncé par la pluie et les camions. 

32

Au bout d’un ou deux kilomètres, la passagère ordonna :
— Arrête-toi.
La voix était ferme, impérative. Elle avait repris ses esprits. Il freina.
— Faut qu’on parle, dit-elle.
— L’urgence est de prévenir la gendarmerie.
— Crois-tu qu’on aurait pu le sauver ? Nous étions présents quand la ferme a flambé.
— Il ou elle, on ne sait pas. Mais s’il était vivant, il aurait appelé et nous l’aurions entendu.
— À moins qu’il se cachait, ou qu’il dormait ou… qu’il était drogué.
— Tu penses à Théo ?
— Tu n’y penses pas toi ?
— J’en sais rien. Faut pas essayer d’extrapoler, d’inventer. C’est pas notre job. C’est le boulot des gendarmes.
— Ça ne te fait rien de penser que tu as laissé quelqu’un brûler vif ?
— Faut pas dire ça. Nous avons suivi les consignes. Si nous étions restés, c’est six pompiers, toi comprise, que les collègues auraient retrouvés carbonisés. Au PC, ils ont dit que j’avais eu les bons réflexes.
Rageur, il tourna la clé pour redémarrer. La jeune fille coupa de nouveau le contact.
— J’ai une autre question… L’explosion ?
— Quoi l’explosion ?
— Tu crois possible que j’aie vu quelqu’un dans les flammes au-dessus de la ferme comme sur la tapisserie.
— Tu racontes n’importe quoi.
— Tu ne réponds pas à ma question. L’explosion aurait-elle pu projeter quelqu’un dans les airs ?
— J’ai pas répondu parce que j’en sais rien. Y a des experts chez les pompiers pour ce genre de questions et y a des chances que t’en croises un bientôt. Cet incendie, celui de la ferme, c’est pas naturel. Et avec le cadavre, y aura sûrement une enquête.

Cette fois, elle laissa Thomas redémarrer. Elle sentait qu’elle l’avait énervé, mais elle lui était reconnaissante de l’avoir écoutée. Sur le chemin du retour, il se disait que la vie avec Julie ne serait pas de tout repos, mais qu’il allait l'adorer.

A suivre... Épisode 16 : Cigare et inquiétudes

 

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