Épisode 17 : Cigare et inquiétudes
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
33
Prévenus par le lieutenant des pompiers, les gendarmes montèrent avec deux véhicules jusqu’à la ferme incendiée.
Arrivé à la clairière, le capitaine Merleau ordonna à ses collègues de l'attendre et entra seul dans le bâtiment. Elle constata que Thomas ne lui avait pas raconté d’histoires. Le tableau était saisissant. Une tête humaine dépassait des gravats. Elle remarqua aussi une main racornie qui sortait un peu plus loin.
— Décidément, ils aiment le gore par ici… C’est Pompéi.
Même un œil non exercé percevait qu’un cataclysme s’était déroulé entre ces quatre murs. Les poutres et les planches étaient déchiquetées et éparpillées en plus d’être brûlées. Thomas avait raison, quelque chose clochait. L’embrasement du toit ne pouvait expliquer seul cette configuration. Julie avait évoqué une explosion, tout le monde l’avait entendue depuis le village. Elle était confirmée par l’état des lieux. Et maintenant, si on ajoutait le cadavre, l’explosion était probablement criminelle.
En ressortant, Merleau conclut son premier constat :
— Va falloir faire venir les TICs [Techniciens en identification criminelle]. Mais, avant, on ne touche à rien dans la maison. Il faut d’abord une expertise des pompiers. En attendant, sécurisez la ferme et voyez si vous trouvez quelque chose aux alentours.
Les gendarmes isolèrent le bâtiment principal avec de la rubalise et se mirent à ratisser la clairière. Les traces des pompiers et des habitants qui avaient tenté de protéger le lieu pendant l’incendie étaient innombrables, rendant vain le repérage d’indices suspects.
Ils arrivèrent à la grange. Sa base, l’étable autrefois, était en pierres, elle avait tenu le choc. L’étage au-dessus était en bois, il avait brûlé complètement. Le toit, rafistolé avec de grandes plaques de tôle ondulée, s’était écroulé. Celles-ci, rouillées, noircies et tordues, avaient couvert ce qui restait du bâtiment, formant un curieux tableau, comme un couvercle sur le socle. « La misérable tombe d’un géant », pensait un jeune gendarme en frissonnant. Ses collègues soulevèrent et tirèrent quelques tôles.
— Capitaine, venez voir.
Les plaques avaient, en partie, protégé l’intérieur. Ils avaient repéré, parmi du vieux matériel agricole, un gros rouleau, un tapis roulé, avaient-ils expliqué à leur chef. Merleau avait tout de suite compris. Un coup d’œil lui avait suffi pour confirmer qu’elle était dans le vrai.
— Ah, c’est le frère Jacques qui va être content. On a retrouvé sa tapisserie. Enfin, pas sûr qu’y soit vraiment content, elle est un peu abimée. Va être déçu, pourra pas la raccrocher. Je savais qu’y en avait qui fumait de la moquette, maintenant, chez les artistes, on fume aussi de la tapisserie ! Pas étonnant qu’le zigoto de la ferme soit dans c’t’état. Ça a dû l’exploser !
La tapisserie était « un peu abimée », prétendait Merleau, c’était un euphémisme. Le rouleau était vertical, adossé à une vieille charrue. Le haut, qui devait être proche du plancher du premier étage disparu, était cramé. On aurait dit un énorme cigare, éteint après avoir été à demi consumé, ou un joint géant, comme le suggérait le capitaine.
— Bon, on touche plus à rien là non plus. Faites une photo, pour la montrer aux Jésuites. Et on attend les experts.
Le capitaine organisa une permanence pour surveiller les lieux. Et le reste de la troupe redescendit prévenir les autorités supérieures et prévoir les suites à donner. De retour à la gendarmerie, Merleau téléphona au procureur. Il y avait un soupçon d’homicide, il fallait déclencher une instruction, c’était le boulot du proc. Puis elle appela le capitaine des pompiers pour qu’il lui passe les coordonnées d’un expert. Il fallait éclaircir le déroulement anormal de l’incendie de la ferme. C'était le boulot des pompiers experts judiciaires, seuls habilités et capables d’établir les causes et les circonstances du sinistre.
Enfin, elle prépara un message pour Jérémie, le recteur et le frère Jacques : Nous avons retrouvé votre tableau égaré, avec, en attaché, la photo de ce qui restait de la tapisserie. En cliquant sur le bouton « envoi », elle avait un sourire revanchard.
Arrivé à la clairière, le capitaine Merleau ordonna à ses collègues de l'attendre et entra seul dans le bâtiment. Elle constata que Thomas ne lui avait pas raconté d’histoires. Le tableau était saisissant. Une tête humaine dépassait des gravats. Elle remarqua aussi une main racornie qui sortait un peu plus loin.
— Décidément, ils aiment le gore par ici… C’est Pompéi.
Même un œil non exercé percevait qu’un cataclysme s’était déroulé entre ces quatre murs. Les poutres et les planches étaient déchiquetées et éparpillées en plus d’être brûlées. Thomas avait raison, quelque chose clochait. L’embrasement du toit ne pouvait expliquer seul cette configuration. Julie avait évoqué une explosion, tout le monde l’avait entendue depuis le village. Elle était confirmée par l’état des lieux. Et maintenant, si on ajoutait le cadavre, l’explosion était probablement criminelle.
En ressortant, Merleau conclut son premier constat :
— Va falloir faire venir les TICs [Techniciens en identification criminelle]. Mais, avant, on ne touche à rien dans la maison. Il faut d’abord une expertise des pompiers. En attendant, sécurisez la ferme et voyez si vous trouvez quelque chose aux alentours.
Les gendarmes isolèrent le bâtiment principal avec de la rubalise et se mirent à ratisser la clairière. Les traces des pompiers et des habitants qui avaient tenté de protéger le lieu pendant l’incendie étaient innombrables, rendant vain le repérage d’indices suspects.
Ils arrivèrent à la grange. Sa base, l’étable autrefois, était en pierres, elle avait tenu le choc. L’étage au-dessus était en bois, il avait brûlé complètement. Le toit, rafistolé avec de grandes plaques de tôle ondulée, s’était écroulé. Celles-ci, rouillées, noircies et tordues, avaient couvert ce qui restait du bâtiment, formant un curieux tableau, comme un couvercle sur le socle. « La misérable tombe d’un géant », pensait un jeune gendarme en frissonnant. Ses collègues soulevèrent et tirèrent quelques tôles.
— Capitaine, venez voir.
Les plaques avaient, en partie, protégé l’intérieur. Ils avaient repéré, parmi du vieux matériel agricole, un gros rouleau, un tapis roulé, avaient-ils expliqué à leur chef. Merleau avait tout de suite compris. Un coup d’œil lui avait suffi pour confirmer qu’elle était dans le vrai.
— Ah, c’est le frère Jacques qui va être content. On a retrouvé sa tapisserie. Enfin, pas sûr qu’y soit vraiment content, elle est un peu abimée. Va être déçu, pourra pas la raccrocher. Je savais qu’y en avait qui fumait de la moquette, maintenant, chez les artistes, on fume aussi de la tapisserie ! Pas étonnant qu’le zigoto de la ferme soit dans c’t’état. Ça a dû l’exploser !
La tapisserie était « un peu abimée », prétendait Merleau, c’était un euphémisme. Le rouleau était vertical, adossé à une vieille charrue. Le haut, qui devait être proche du plancher du premier étage disparu, était cramé. On aurait dit un énorme cigare, éteint après avoir été à demi consumé, ou un joint géant, comme le suggérait le capitaine.
— Bon, on touche plus à rien là non plus. Faites une photo, pour la montrer aux Jésuites. Et on attend les experts.
Le capitaine organisa une permanence pour surveiller les lieux. Et le reste de la troupe redescendit prévenir les autorités supérieures et prévoir les suites à donner. De retour à la gendarmerie, Merleau téléphona au procureur. Il y avait un soupçon d’homicide, il fallait déclencher une instruction, c’était le boulot du proc. Puis elle appela le capitaine des pompiers pour qu’il lui passe les coordonnées d’un expert. Il fallait éclaircir le déroulement anormal de l’incendie de la ferme. C'était le boulot des pompiers experts judiciaires, seuls habilités et capables d’établir les causes et les circonstances du sinistre.
Enfin, elle prépara un message pour Jérémie, le recteur et le frère Jacques : Nous avons retrouvé votre tableau égaré, avec, en attaché, la photo de ce qui restait de la tapisserie. En cliquant sur le bouton « envoi », elle avait un sourire revanchard.
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À la vue de la photo, Jérémie fut désespéré, son rêve tournait au cauchemar. La première collaboration avec la Maison des Jésuites était un désastre et le « clou de l’exposition » qui devait célébrer son vingtième anniversaire lui trouait maintenant le cœur. Le recteur, de son côté, ne fut pas mécontent de faire remarquer au frère Jacques que le destin de la tapisserie était conforme à son intuition première. Elle avait fini dans les flammes de l’enfer. Le frère acquiesça.Mais il pensa que le recteur avait une conception de l’art, rétrograde, dominée par l’imagerie hagiographique jésuite. Il ne voulait pas que cette première expérience ferme la porte du Sanctuaire à l’art contemporain dont il appréciait la dimension spirituelle. En discutant avec Jérémie, ils convinrent qu’à l’avenir, il leur faudrait avancer avec prudence, en ménageant les susceptibilités qui s’étaient manifestées tant chez certains clercs que chez certains laïcs nostalgiques d’un passé révolu et enjolivé.
Le Jésuite et Jérémie n’étaient pas les seuls à s’inquiéter. À Privas, la préfète avait appris avec consternation par la procureure les derniers événements de Covaulles-les-Deux-Clochers, le village qu’elle avait découvert cet été avec une ministre du nouveau gouvernement, puis, de nouveau, à la suite d’un exceptionnel incendie. Et voilà que le vol de l’œuvre, qui avait tant ému la ministre, avait viré au drame. La tapisserie avait été volée, puis retrouvée mais endommagée et accompagnée d’une mort suspecte. Décidément, après l’histoire du loup mangeur d’hommes au printemps, ils aimaient se faire remarquer en Ardèche-Nord.
Elle ne voulait pas subir les conséquences de ces malheureuses circonstances. On pourrait lui reprocher un manque de vigilance. Elle avait décroché son téléphone et appelé le directeur de cabinet de la ministre de la Culture. La réponse ne s’était pas fait attendre. Une heure plus tard, il rappelait.
— Retirez la responsabilité de l’enquête à la gendarmerie locale. Elle est du ressort de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC). Un officier est en route pour l’Ardèche. Les gendarmes devront se mettre à sa disposition.
Le collectionneur aussi était soucieux. Julien, le directeur du cabinet de la ministre, l’avait mis au courant des événements de Covaulles-les-Deux-Clochers. Il devrait, une fois de plus, modifier ses plans. Décidément, d’abord une pandémie mondiale, maintenant un incendie de forêt, le destin s’acharnait contre lui. Crack, la fille au fusil et au béret rouge le regardait toujours sur le mur auquel il faisait face, il ne savait si elle avait un sourire ironique ou si elle l’encourageait. Il lui un geste de défi, comme toujours, il saurait retourner la situation à son avantage.
Il prit son téléphone. Son interlocuteur décrocha immédiatement.
— Allo…
— J’ai appris la conclusion de vos aventures à Covaulles. Ce n’était pas la commande…
— Désolé, avec l’incendie, j’ai dû improviser.
— J’ai horreur de l’improvisation.
— Votre homme avait des projets personnels, insensés et explosifs.
— J’ai cru comprendre.
— J’ai dû prendre des mesures radicales.
— Vous m’avez fait perdre beaucoup d’argent.
— Avec tous ces pompiers partout, je n’ai pas pu nettoyer ni récupérer le colis. C’était trop risqué pour moi… et pour vous aussi.
— Le contrat n’est pas rempli. Vous comprendrez que je ne peux vous envoyer le solde promis.
— Mais…
— Enfin, il est mort. Vous pouvez garder l’acompte.
Le collectionneur raccrocha. Son interlocuteur, qui tenait encore le téléphone silencieux près de son oreille, soupira.
— Maudit Français !

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