Épisode 15 : Disparitions
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
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Le lendemain, pendant que les vandales nettoyaient dans la chapelle les dégâts qu’ils avaient causés, le frère Jacques retrouva le directeur de Covaulles’Art Expo, qui s’interrogeait avec des membres de l’association sur la meilleure façon de réouvrir le bâtiment principal de l’exposition. Il le prit à part pour lui annoncer la disparition de la tapisserie. J’ai failli écrire que l’information lui avait fait l’effet d’un coup de tonnerre, mais l’image était mal venue après le désastre des jours précédents. C’était en tous cas un nouveau coup très dur pour la manifestation et son directeur.
La tapisserie n’ayant jamais été montrée auparavant au public, elle n’avait pu être estimée. Elle avait été assurée au prix du travail des lisseurs qui était, à coup sûr, très inférieur à celui qu’en espérait le collectionneur. Jérémie et le frère Jacques convinrent de temporiser avant de prévenir ce dernier et les gendarmes. Dans un petit village, il était difficile de cacher quelque chose d’aussi volumineux. Grâce à la population, ils pourraient, avec de la chance, récupérer l’objet.
La concomitance entre l’absence de Théo Binder et ce qu’ils n’osaient encore appeler « le vol » n’était sans doute pas fortuite. Le plus discret était donc de retrouver ce dernier avant d’évoquer l’autre disparition. Sous prétexte qu’on avait besoin de lui pour relancer l’exposition, Jérémie envoya les bénévoles de la manifestation le rechercher.
J’en étais. Nous allâmes d’abord chez la pharmacienne, qui n’avait pas caché son admiration pour l'artiste. Elle prétendit que, depuis la fête de l’anniversaire de Dino, elle ne l’avait plus revu. Puis nous fîmes le tour de ceux, et surtout celles, qu’on avait aperçu à ses côtés. En recoupant les témoignages, nous conclûmes qu’il avait disparu du village depuis la projection du film en plein air. Mais ce n’était pas probant, l'attention de tous les présents avait été accaparée par le sinistre en cours.
Certains enquêteurs retournèrent à l’ancien couvent où il avait sa chambre. Après avoir frappé et n'avoir pas obtenu de réponse, ils se firent ouvrir, le souvenir de Dino, agonisant dans son lit, était dans toutes les têtes. Toutes les affaires de Théo étaient là, mais pas leur propriétaire, ni d’ailleurs ses papiers ou son téléphone. Le lit était vide et rien n’indiquait un départ prévu. Sur la table de nuit, on trouva aussi quelques sachets de poudre blanche et le matériel concomitant. On recommença alors à s’inquiéter. Allait-on découvrir quelque part un second cadavre, mort par overdose ?
Les recherches prirent une autre direction. Il s'agissait maintenant de repérer où un toxicomane pouvait s'adonner à son vice dans le village, sans alerter la population, déjà bien éprouvée. J'avais personnellement ma petite idée. Au dernier étage d’un bâtiment désaffecté qui accueillait autrefois des colonies de vacances, il y avait un grenier propice aux rêveries planantes. Nous l’avions déjà plaisamment visité avec Judith, une veuve du village, quelques mois auparavant. Je lui avais proposé de m'accompagner, comme une sorte de pèlerinage. Elle avait refusé. J’avais donc monté les quatre étages tout seul. Le grenier était vide, exactement dans l’état où nous l’avions laissé, j'en étais sûr, l'image était imprimée sur ma rétine. Personne n'était venu là.
À la fin de la journée, je suis passé à la Maison des Jésuites. Le frère Jacques était inquiet. Les recherches n’avaient rien donné. Il m’a alors avoué la disparition de la tapisserie. Il y avait donc maintenant deux disparitions. J’ai tenté de le rassurer.
— Le plus vraisemblable, c’est que Théo soit parti avec la tapisserie.
— Je voudrais te croire. Malheureusement, l’hypothèse ne résiste pas à l’examen. Il n’aurait pu la décrocher ni l’emporter tout seul, elle était trop lourde. Et, en plus, il n’avait pas de véhicule. Il lui aurait fallu un complice.
— Eh bien, c'est simple. Un ou plusieurs complices sont venus le rejoindre au village pendant que tout le monde était focalisé sur l’incendie et, à deux ou plusieurs, ils ont embarqué l’œuvre.
— Étonnant tout de même que personne n’a rien vu. Et puis, il fallait récupérer la clé de la chapelle. Théo ne devait pas savoir où elle se trouvait.
— Tout le monde dans le village était au courant.
— Dans le village, oui. Cela suggérerait que son complice était Covaullais.
— Son ou SA complice. Théo avait beaucoup de succès auprès des femmes du village. Mais je ne crois pas à l’implication d’un ou d’une habitante du village. Quelle aurait pu être sa motivation ? Si Théo avait le projet de subtiliser la tapisserie, il devait s’être renseigné au préalable sur la place de la clé.
— Possible, mais deux arguments me font encore hésiter. Tout d’abord, pourquoi ton argument sur la motivation vaut aussi pour lui. Pourquoi un artiste volerait-il une œuvre dont il est l’auteur ou l’inspirateur ? Quel intérêt pour lui ?
— Là, j’ai une réponse. La tapisserie ne lui appartenait pas. Ce n’était qu’une copie de son tableau. Elle était la propriété du collectionneur qui l’avait commandée. Il était peut-être jaloux, avait le sentiment d’être spolié. Ou, plus simplement, ayant pris conscience de sa valeur marchande après la visite de la ministre, il l’a volée pour la vendre sur un marché parallèle. Comme tu me l’as fait remarquer, il n’était pas très clean et le monde de l’art est plein de requins, c’est bien connu.
— C’est un raisonnement qui se tient. Mais voilà ma seconde objection : pourquoi dans ce cas serait-il parti en laissant toutes ses affaires ? Le plus logique aurait été pour lui de réapparaître comme si de rien n’était. L’auteur n’aurait pas été suspecté. Il pouvait jouer les victimes.
— Oui. Sa disparition est étrange. Il n’avait peut-être pas confiance en ses complices ou ils se sont disputés, ou un contretemps, un imprévu l’a obligé à se cacher, à s’enfuir, je ne sais pas, avec l’incendie, ce ne serait pas surprenant. Mais ils sont sûrement loin, maintenant. Les recherches ici sont vaines.
— Dire que nous avions décidé de le surveiller. Nous avons failli.
— Nous avons été distraits par d’autres urgences ces derniers jours.
— Cela ne nous excuse pas. J’aurais dû être plus attentif. Il se tramait quelque chose. Je l’avais senti. Dino l’avait compris. Il va falloir maintenant prévenir la gendarmerie et je redoute la réaction du capitaine Merleau.
Le capitaine Merleau, comme nous l’appelions, avait explosé. Ses réactions se devaient d’être à la hauteur du jeu sans retenue de l’actrice de la série de télévision qui lui avait prêté son surnom.
— Frère Jacques, vous vous foutez de moi. J’avais fermé les yeux pour les empreintes piétinées dans la forêt, à la mort de Serge. Mais là mes paupières explosent. Bis repetita diabolicum comme disait saint Augustin ou saint Brébeuf, ou un autre. D.I.A.B.O.L.I.C.U.M. si vous comprenez pas, demandez au recteur de vous traduire ! Je ne sais pas ce qui me retient de vous boucler pour destruction de preuves.
— Capitaine, tous les bénévoles de l’association sont à votre disposition pour vous aider, suggéra Jérémie pour contenir la tempête.
— Alors, c’est vous le directeur de l’expo, celui qui a eu la géniale idée de présenter un incendie sur une tapisserie par un été sec et chaud ? Z’êtes devin, magicien... pyromane, peut-être ? Bravo ! Et l’étincelle dans la forêt, c’est vous aussi ?
— Voyons, capitaine, vous n’accusez pas Jérémie d’avoir mis le feu à la forêt, tout de même !
— Je n’accuse pas. Je pose des questions. Vu qu’on efface les preuves, faut bien interroger les témoins. Et maintenant faudrait qu’on la retrouve, cette tapisserie, soit disant volée… comme si on avait que ça à faire.
Le frère et le directeur se regardèrent. Il était préférable de laisser passer l’orage.
Faute de pouvoir récupérer des indices matériels, les gendarmes demandèrent donc à rencontrer des témoins, en commençant par Théo Binder, bien sûr, puis Hélène, ma femme, qui avait installé l’exposition sur les Yōkai et enfin ceux qui avaient nettoyé la chapelle. Théo était aux abonnés absents. Hélène avait été prévenue des dégâts sur son exposition par Julie malgré la consigne de silence. Très déçue de l’attitude de certains Covaullais, elle voulait éviter de rencontrer les gendarmes et s’était fait porter pâle. Ces défections n’avaient pas arrangé l’humeur du capitaine.
Il put tout de même interroger Albert. Celui-ci, voulant détourner l’attention de ses interventions dans la chapelle, déclarera sans ambages qu’il savait bien, lui, où se trouvait la tapisserie : c’était le frère Jacques qui la détenait.
La colère du capitaine redoubla. Il se précipita à la Maison des Jésuites. Le recteur l’accueillit.
— Soyez la bienvenue, capitaine.
— J’irai droit au but, mon père. Soit vous laissez mes gendarmes fouiller le bâtiment de suite ; soit je poste une sentinelle et reviens demain avec un mandat et nous mettons tout sens dessus dessous.
— Je vous ai souhaité la bienvenue, ma fille. Cela est valable pour vous et tous vos subordonnés et, bien entendu, pour toutes les pièces de cette maison, les chapelles, la basilique et tous les bâtiments de la Compagnie de Jésus. Vous pouvez vous y promener sans entrave. N’y mettez simplement pas trop de désordre.
Pendant que Merleau interrogeait le recteur, cinq gendarmes ont donc parcouru les deux mille mètres carrés de la bâtisse, de la cave au grenier. Une tapisserie de trois mètres sur deux, même roulée, devait être volumineuse et donc difficile à cacher.
— J’ai toujours du mal à suivre vos raisonnements, à vous les Jésuites, reprit le capitaine. Pouvez-vous m’expliquer, mon père, pourquoi le frère Jacques vient déposer une plainte à la gendarmerie pour le vol d’un objet qu’il aurait mis lui-même à l’abri ?
— C’est très simple capitaine. La tapisserie rappelait trop le sinistre auquel nous avons été confrontés. Nous avons jugé plus sage pour la sérénité du village de la décrocher et de rendre son état originel à la chapelle. Le frère Jacques l’a remisée.
— Ah mon père, vous avouez donc que mon frère détient la tapisserie. Elle n’a pas été volée alors !
— Mais si, ma fille, elle a été volée ensuite dans son abri. C’est pourquoi le frère est venu chez vous déposer plainte.
— Mais le directeur de l’expo et mon frère… euh, le frère… le frère Jacques, vous m’embrouillez… ont indiqué, tous les deux, dans leur plainte que le vol a eu lieu dans la chapelle, qu’ils l’avaient constaté en entrant dans les lieux.
— Bien sûr, capitaine, ma fille, la tapisserie était entreposée dans la sacristie. Dans la chapelle donc, mais dans une pièce attenante. Le frère aurait dû vous le préciser.
La voix du recteur était sereine, presque monotone, aucun mot ne s’élevait plus haut qu’un autre. Le père avait réponse à tout. Mais les réponses étaient sinueuses, onctueuses, emmiellées. Il énervait beaucoup Merleau, il l’impressionnait aussi, elle n’arrivait plus à le suivre. Elle n’osa pas insister.
Les gendarmes, de retour de leur fouille, annoncèrent qu’ils n’avaient rien trouvé. Le recteur appela le frère Jacques et lui ordonna.
— Jacques, conduis donc le capitaine à la sacristie de la chapelle où tu avais caché la tapisserie.
Le frère fixa le père de ses yeux bleus, ou plutôt, son regard passait au-dessus de sa tête, il semblait rêver, admirant le ciel par la fenêtre.
— Bien sûr, répondit-il pourtant d’une voix ferme. Venez, Merleau.
La tapisserie n’ayant jamais été montrée auparavant au public, elle n’avait pu être estimée. Elle avait été assurée au prix du travail des lisseurs qui était, à coup sûr, très inférieur à celui qu’en espérait le collectionneur. Jérémie et le frère Jacques convinrent de temporiser avant de prévenir ce dernier et les gendarmes. Dans un petit village, il était difficile de cacher quelque chose d’aussi volumineux. Grâce à la population, ils pourraient, avec de la chance, récupérer l’objet.
La concomitance entre l’absence de Théo Binder et ce qu’ils n’osaient encore appeler « le vol » n’était sans doute pas fortuite. Le plus discret était donc de retrouver ce dernier avant d’évoquer l’autre disparition. Sous prétexte qu’on avait besoin de lui pour relancer l’exposition, Jérémie envoya les bénévoles de la manifestation le rechercher.
J’en étais. Nous allâmes d’abord chez la pharmacienne, qui n’avait pas caché son admiration pour l'artiste. Elle prétendit que, depuis la fête de l’anniversaire de Dino, elle ne l’avait plus revu. Puis nous fîmes le tour de ceux, et surtout celles, qu’on avait aperçu à ses côtés. En recoupant les témoignages, nous conclûmes qu’il avait disparu du village depuis la projection du film en plein air. Mais ce n’était pas probant, l'attention de tous les présents avait été accaparée par le sinistre en cours.
Certains enquêteurs retournèrent à l’ancien couvent où il avait sa chambre. Après avoir frappé et n'avoir pas obtenu de réponse, ils se firent ouvrir, le souvenir de Dino, agonisant dans son lit, était dans toutes les têtes. Toutes les affaires de Théo étaient là, mais pas leur propriétaire, ni d’ailleurs ses papiers ou son téléphone. Le lit était vide et rien n’indiquait un départ prévu. Sur la table de nuit, on trouva aussi quelques sachets de poudre blanche et le matériel concomitant. On recommença alors à s’inquiéter. Allait-on découvrir quelque part un second cadavre, mort par overdose ?
Les recherches prirent une autre direction. Il s'agissait maintenant de repérer où un toxicomane pouvait s'adonner à son vice dans le village, sans alerter la population, déjà bien éprouvée. J'avais personnellement ma petite idée. Au dernier étage d’un bâtiment désaffecté qui accueillait autrefois des colonies de vacances, il y avait un grenier propice aux rêveries planantes. Nous l’avions déjà plaisamment visité avec Judith, une veuve du village, quelques mois auparavant. Je lui avais proposé de m'accompagner, comme une sorte de pèlerinage. Elle avait refusé. J’avais donc monté les quatre étages tout seul. Le grenier était vide, exactement dans l’état où nous l’avions laissé, j'en étais sûr, l'image était imprimée sur ma rétine. Personne n'était venu là.
À la fin de la journée, je suis passé à la Maison des Jésuites. Le frère Jacques était inquiet. Les recherches n’avaient rien donné. Il m’a alors avoué la disparition de la tapisserie. Il y avait donc maintenant deux disparitions. J’ai tenté de le rassurer.
— Le plus vraisemblable, c’est que Théo soit parti avec la tapisserie.
— Je voudrais te croire. Malheureusement, l’hypothèse ne résiste pas à l’examen. Il n’aurait pu la décrocher ni l’emporter tout seul, elle était trop lourde. Et, en plus, il n’avait pas de véhicule. Il lui aurait fallu un complice.
— Eh bien, c'est simple. Un ou plusieurs complices sont venus le rejoindre au village pendant que tout le monde était focalisé sur l’incendie et, à deux ou plusieurs, ils ont embarqué l’œuvre.
— Étonnant tout de même que personne n’a rien vu. Et puis, il fallait récupérer la clé de la chapelle. Théo ne devait pas savoir où elle se trouvait.
— Tout le monde dans le village était au courant.
— Dans le village, oui. Cela suggérerait que son complice était Covaullais.
— Son ou SA complice. Théo avait beaucoup de succès auprès des femmes du village. Mais je ne crois pas à l’implication d’un ou d’une habitante du village. Quelle aurait pu être sa motivation ? Si Théo avait le projet de subtiliser la tapisserie, il devait s’être renseigné au préalable sur la place de la clé.
— Possible, mais deux arguments me font encore hésiter. Tout d’abord, pourquoi ton argument sur la motivation vaut aussi pour lui. Pourquoi un artiste volerait-il une œuvre dont il est l’auteur ou l’inspirateur ? Quel intérêt pour lui ?
— Là, j’ai une réponse. La tapisserie ne lui appartenait pas. Ce n’était qu’une copie de son tableau. Elle était la propriété du collectionneur qui l’avait commandée. Il était peut-être jaloux, avait le sentiment d’être spolié. Ou, plus simplement, ayant pris conscience de sa valeur marchande après la visite de la ministre, il l’a volée pour la vendre sur un marché parallèle. Comme tu me l’as fait remarquer, il n’était pas très clean et le monde de l’art est plein de requins, c’est bien connu.
— C’est un raisonnement qui se tient. Mais voilà ma seconde objection : pourquoi dans ce cas serait-il parti en laissant toutes ses affaires ? Le plus logique aurait été pour lui de réapparaître comme si de rien n’était. L’auteur n’aurait pas été suspecté. Il pouvait jouer les victimes.
— Oui. Sa disparition est étrange. Il n’avait peut-être pas confiance en ses complices ou ils se sont disputés, ou un contretemps, un imprévu l’a obligé à se cacher, à s’enfuir, je ne sais pas, avec l’incendie, ce ne serait pas surprenant. Mais ils sont sûrement loin, maintenant. Les recherches ici sont vaines.
— Dire que nous avions décidé de le surveiller. Nous avons failli.
— Nous avons été distraits par d’autres urgences ces derniers jours.
— Cela ne nous excuse pas. J’aurais dû être plus attentif. Il se tramait quelque chose. Je l’avais senti. Dino l’avait compris. Il va falloir maintenant prévenir la gendarmerie et je redoute la réaction du capitaine Merleau.
30
L’inquiétude du frère Jacques était fondée. Jérémie et lui avaient déposé ensemble une plainte pour vol, le lendemain matin. Les gendarmes étaient montés rapidement à Covaulles. Ils avaient découvert une chapelle complètement nettoyée. Même le cadre vide de la tapisserie n’était plus là. Les statues étaient astiquées. Le crucifix, saint Brébeuf, le curé d’Ars, la Vierge et d’autres, moins connus, brillaient, les peintures étincelaient. Le parquet était ciré, les chaises paillées alignées sur plusieurs rangées. Il était difficile d’imaginer qu’une exposition d’art contemporain s’y tenait encore quelques jours auparavant.Le capitaine Merleau, comme nous l’appelions, avait explosé. Ses réactions se devaient d’être à la hauteur du jeu sans retenue de l’actrice de la série de télévision qui lui avait prêté son surnom.
— Frère Jacques, vous vous foutez de moi. J’avais fermé les yeux pour les empreintes piétinées dans la forêt, à la mort de Serge. Mais là mes paupières explosent. Bis repetita diabolicum comme disait saint Augustin ou saint Brébeuf, ou un autre. D.I.A.B.O.L.I.C.U.M. si vous comprenez pas, demandez au recteur de vous traduire ! Je ne sais pas ce qui me retient de vous boucler pour destruction de preuves.
— Capitaine, tous les bénévoles de l’association sont à votre disposition pour vous aider, suggéra Jérémie pour contenir la tempête.
— Alors, c’est vous le directeur de l’expo, celui qui a eu la géniale idée de présenter un incendie sur une tapisserie par un été sec et chaud ? Z’êtes devin, magicien... pyromane, peut-être ? Bravo ! Et l’étincelle dans la forêt, c’est vous aussi ?
— Voyons, capitaine, vous n’accusez pas Jérémie d’avoir mis le feu à la forêt, tout de même !
— Je n’accuse pas. Je pose des questions. Vu qu’on efface les preuves, faut bien interroger les témoins. Et maintenant faudrait qu’on la retrouve, cette tapisserie, soit disant volée… comme si on avait que ça à faire.
Le frère et le directeur se regardèrent. Il était préférable de laisser passer l’orage.
Faute de pouvoir récupérer des indices matériels, les gendarmes demandèrent donc à rencontrer des témoins, en commençant par Théo Binder, bien sûr, puis Hélène, ma femme, qui avait installé l’exposition sur les Yōkai et enfin ceux qui avaient nettoyé la chapelle. Théo était aux abonnés absents. Hélène avait été prévenue des dégâts sur son exposition par Julie malgré la consigne de silence. Très déçue de l’attitude de certains Covaullais, elle voulait éviter de rencontrer les gendarmes et s’était fait porter pâle. Ces défections n’avaient pas arrangé l’humeur du capitaine.
Il put tout de même interroger Albert. Celui-ci, voulant détourner l’attention de ses interventions dans la chapelle, déclarera sans ambages qu’il savait bien, lui, où se trouvait la tapisserie : c’était le frère Jacques qui la détenait.
La colère du capitaine redoubla. Il se précipita à la Maison des Jésuites. Le recteur l’accueillit.
— Soyez la bienvenue, capitaine.
— J’irai droit au but, mon père. Soit vous laissez mes gendarmes fouiller le bâtiment de suite ; soit je poste une sentinelle et reviens demain avec un mandat et nous mettons tout sens dessus dessous.
— Je vous ai souhaité la bienvenue, ma fille. Cela est valable pour vous et tous vos subordonnés et, bien entendu, pour toutes les pièces de cette maison, les chapelles, la basilique et tous les bâtiments de la Compagnie de Jésus. Vous pouvez vous y promener sans entrave. N’y mettez simplement pas trop de désordre.
Pendant que Merleau interrogeait le recteur, cinq gendarmes ont donc parcouru les deux mille mètres carrés de la bâtisse, de la cave au grenier. Une tapisserie de trois mètres sur deux, même roulée, devait être volumineuse et donc difficile à cacher.
— J’ai toujours du mal à suivre vos raisonnements, à vous les Jésuites, reprit le capitaine. Pouvez-vous m’expliquer, mon père, pourquoi le frère Jacques vient déposer une plainte à la gendarmerie pour le vol d’un objet qu’il aurait mis lui-même à l’abri ?
— C’est très simple capitaine. La tapisserie rappelait trop le sinistre auquel nous avons été confrontés. Nous avons jugé plus sage pour la sérénité du village de la décrocher et de rendre son état originel à la chapelle. Le frère Jacques l’a remisée.
— Ah mon père, vous avouez donc que mon frère détient la tapisserie. Elle n’a pas été volée alors !
— Mais si, ma fille, elle a été volée ensuite dans son abri. C’est pourquoi le frère est venu chez vous déposer plainte.
— Mais le directeur de l’expo et mon frère… euh, le frère… le frère Jacques, vous m’embrouillez… ont indiqué, tous les deux, dans leur plainte que le vol a eu lieu dans la chapelle, qu’ils l’avaient constaté en entrant dans les lieux.
— Bien sûr, capitaine, ma fille, la tapisserie était entreposée dans la sacristie. Dans la chapelle donc, mais dans une pièce attenante. Le frère aurait dû vous le préciser.
La voix du recteur était sereine, presque monotone, aucun mot ne s’élevait plus haut qu’un autre. Le père avait réponse à tout. Mais les réponses étaient sinueuses, onctueuses, emmiellées. Il énervait beaucoup Merleau, il l’impressionnait aussi, elle n’arrivait plus à le suivre. Elle n’osa pas insister.
Les gendarmes, de retour de leur fouille, annoncèrent qu’ils n’avaient rien trouvé. Le recteur appela le frère Jacques et lui ordonna.
— Jacques, conduis donc le capitaine à la sacristie de la chapelle où tu avais caché la tapisserie.
Le frère fixa le père de ses yeux bleus, ou plutôt, son regard passait au-dessus de sa tête, il semblait rêver, admirant le ciel par la fenêtre.
— Bien sûr, répondit-il pourtant d’une voix ferme. Venez, Merleau.

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