Épisode 14 : Vandalisme et disparition
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
27
Julie, Kévin, Laurence et Thomas, quatre jeunes pompiers du village, prenaient le soleil sur la terrasse du Café du moulin, détendus après les émotions des jours précédents. L’hélicoptère était passé au-dessus d’eux.— Un blessé ? demanda Kévin.
— Non, pas au courant, répondit le lieutenant. Ça doit-être une huile qui vient constater les dégâts.
— Ouais, la cavalerie après la bataille comme toujours. Ça a été chaud.
— Très chaud !
— Torride, surtout hier, renchérit Julie.
Thomas toussa, il s’étranglait, écarlate.
— Oh là ! Le lieutenant des pompiers meurt, étouffé par son Orangina, le lendemain de l’incendie. Super titre pour les journaux, mais trop dommage ! Vite, viens, j’t’emmène à l’hélico ! s’inquiéta Kevin.
— Le chambre pas. Il est fragile, le lieutenant… surtout côté cœur, affirma Laurence.
— C’est pas fini, vous deux ! protesta Thomas, reprenant son souffle.
Julie posa son verre et changea de sujet.
— Je vois toujours la ferme qui explose. Wouah, ça craint. Une image de l’enfer ou plutôt un film : la tapisserie de la chapelle revival. C’était vraiment spèce…
— Et t’as vu aussi la princesse Monoké dans les flammes ?
— Non, t’as rien capté. La princesse Covaul’oké, c’est elle, c’est Julie.
— Ah ouais, j’y crois pas, vous aussi ! Une nouvelle pandémie touche le village, vous avez tous attrapé le virus d’Albert et d’Elisabeth. Vous voyez partout des esprits, des saints et des fantômes.
— Tu te fous de nous, Kev, mais t’as pas vu l'immense torche sur la ferme, toi. C’était chelou.
— Faudrait retourner à la chapelle pour comparer.
— Allez-y sans moi. Ces trucs, ça me gonfle. Les consos, c’est pour moi, dit Kevin en se levant. Mon cadeau de fiançailles, et protestez pas. J’suis pas extralucide, mais pas aveugle non plus.
L’explosion, le brusque jaillissement du feu restaient gravés sur la rétine de Julie. L’image l’obsédait. La tapisserie, l’atelier sur les Yōkai, le film Princesse Mononoké, avaient-ils annoncé la catastrophe, les trois jours d’incendie avec en apothéose ce flash spectaculaire ? L’apprentie institutrice était devenue hypersensible. Trop d’émotions et trop de messages déroutants qu’elle ne parvenait pas à déchiffrer. Enfin, elle arrivait tout de même à en décoder certains, les plus intimes. Thomas ne la quittait plus.
L’après-midi, ils se rendirent tous les deux à la Maison des Jésuites. Le frère Jacques les accueillit en souriant. Il les écouta en fronçant les sourcils, assis à la table du réfectoire.
— Tu as raison Julie. Trop de coïncidences. Et on ne croise plus Théo Binder, l’artiste de La vierge incandescente, dans le village. L’incendie l’a peut-être effrayé comme les estivants, mais il m’avait dit vouloir rester quelques jours supplémentaires.
— Oh, celui-là, il ne nous manquera pas beaucoup.
— C’est dommage pourtant, j’avais quelques questions à lui poser. Mais retournons voir cette magnifique, mais bien mystérieuse, tapisserie. J’ai, comme toi, le sentiment qu’elle voulait nous parler et que des informations nous ont échappé, un message. En l’examinant de près, à trois, nous ferons peut-être des découvertes.
En sortant, il récupéra la clé de la chapelle, pendue dans le corridor. Le bâtiment était fermé depuis quatre jours. Le frère entrebâilla le portail et tous les trois se faufilèrent à l’intérieur. Le soleil était revenu. Il éclairait le centre de la salle et les colonnes en traversant les vitraux. La lumière colorée rendait le spectacle plus étrange encore. La potence était toujours dressée au milieu de la nef, mais elle ne supportait plus rien. Des morceaux de ficelles coupées pendaient le long du rectangle en bois. La tapisserie avait disparu. Il ne restait qu’un cadre vide, une guillotine orpheline.
— Merde ! s’exclama Thomas. Excusez-moi, frère Jacques.
Le frère restait silencieux, mais il était choqué, lui aussi. Il fallait d’urgence prévenir le recteur, Jérémie, les gendarmes… dans cet ordre.
— Venez voir, appela Julie.
Dans la pénombre, derrière les colonnes tout autour de la chapelle, l’exposition sur le réalisateur Miyazaki et les Yōkai était en miettes. Les dessins déchirés, les panneaux piétinés, les tables renversées, tout était saccagé. Des vandales s’étaient acharnés sur les représentations des monstres. L’affiche du film avait eu droit à un traitement particulier. Les yeux de la princesse Mononoké étaient troués, sa figure et son corps raturés en tous sens par un large feutre noir. Une rage haineuse et destructrice s’était déchaînée.
Des larmes coulaient sur les joues de Julie. Thomas la prit dans ses bras. Le frère soupira. Il y avait encore Hélène à prévenir.
— Les cons !
Dans certaines occasions exceptionnelles, le Jésuite oubliait la retenue de son ordre. Et là, il pensait connaître l’identité des coupables.
28
Après avoir réclamé le secret aux deux jeunes pompiers, le frère Jacques était allé prévenir le recteur. Ce dernier n’eut pas la réponse qu’il attendait.— Il faut traiter séparément la disparition de la tapisserie et la destruction de l’exposition. Pour ce second sinistre, je suggère de passer l’éponge. Il a été accompli par des âmes simples qui ont été choquées et ont mal réagi. Mais tu sais combien nous avons besoin, par ailleurs, de leur aide au Sanctuaire. À deux, nous sommes bien démunis. De toute façon, à part nous et ces vandales d’un jour, personne ne sera au courant. Il est clair que la chapelle ne rouvrira pas cette année.
— Mais… vous croyez ? Et puis, il y a aussi Julie et Thomas qui ont tout vu.
— Tu leur as demandé le silence. Il suffit de leur dire que les besoins de l’enquête exigent de le prolonger. Par ailleurs, il faut évidemment récupérer la tapisserie. Les responsables du saccage et de…, appelons cela la disparition, sont de toute évidence les mêmes. Ils n’auront pas osé abîmer une œuvre d’art, alors ils l’auront emportée. Comme moi, tu les connais bien. Il ne sera pas difficile de récupérer leur butin. En espérant qu’ils l’ont entreposé dans un endroit pas trop sale.
— Vous me confiez une mission délicate.
— Mais non, rassure-toi. Je m’en occuperai. Contente-toi de les convoquer à la Maison des Jésuites. Je les interrogerai moi-même.
Le frère eut le sentiment que son supérieur se réjouissait secrètement de la fermeture de la chapelle. Il était déçu, mais soulagé de ne pas avoir à supporter les conséquences de cet événement. D’autant qu’il faudrait aussi expliquer à l’association du cinéma qu’on ne leur restituerait pas leur matériel d’exposition, et Hélène n’était pas une personne facile.
Le lendemain, à l’heure de l’apéritif, le Jésuite se rendit à la donc à La caverne de l’ours où Albert avait ses habitudes. Il était attablé à la terrasse avec quelques-uns de ses compagnons. Le frère récupéra un siège auprès d'une autre table et s’assit avec eux.
— Albert, j’ai un message à te transmettre de la part du père recteur : il voudrait te rencontrer au sujet d’un événement qui s’est passé dans la chapelle Saint-Gabriel.
Un silence s’était installé autour de la table où tous les verres de rosé avaient été reposés. Les yeux bleus du frère firent le tour des convives, mais il ne put attraper un seul regard.
— Et pourquoi qu’j’irais ? fanfaronna l’interpelé. C’est pas Pâques pour aller à confesse.
— Le père a ajouté : « s’il refuse, adresse-toi à la gendarmerie ».
Un frisson parcourut la table. Cette fois, toutes les têtes étaient baissées.
— Ben oui, j’irai, et pas tout seul.
— Bien sûr, à plusieurs, je pense que l’explication n’en sera que meilleure.
Sur ces mots, le frère s’en retourna. Il entendit dans son dos les éclats d’une vive discussion.
La rencontre eut lieu le jour même. Ils étaient venus à trois à la Maison des Jésuites. Le père recteur les reçut dans un petit salon. Autour d’une table basse, ils étaient assis dans des fauteuils beiges rembourrés, aux pieds en tubulures de fer, certains tout au bord, d’autres au contraire bien au fond, les chaussures frôlant le sol. Les Jésuites ne leur avaient rien offert à boire ni à grignoter. Mal à l’aise, ils avaient la gorge sèche.
— Je vous remercie d’avoir répondu si vite à mon appel, démarra le recteur en souriant. Nous allons ainsi résoudre rapidement notre problème… j’espère, à la satisfaction de chacun.
Cette introduction apaisante ne détendit pas vraiment ses interlocuteurs. Ils attendaient la suite avec appréhension.
— Comme vous l’avez sûrement deviné, il s’agit de nettoyer la chapelle Saint-Gabriel.
Il s’était arrêté de parler, laissant le silence s’installer. Au bout d’un moment, Albert se décida.
— Pas sûr de d’bien comprendre, mon père. Mais vous savez qu’vous pourrez toujours compter sur nous pour vous donner la main.
— Pour sûr, renchérirent les autres.
— Alors c’est entendu. Le plus tôt sera donc le mieux. Il faudra aussi raccrocher la tapisserie.
— La tapisserie ?
— Oui, la tapisserie exposée dans la chapelle. Il faudra la rendre.
— Mais la tapisserie, c’est l’frère Jacques qui l’a mise à l’abri !
Les sourcils levés, le recteur se retourna vers le frère jésuite, assis en retrait sur une chaise. Celui-ci haussa les épaules.
— Explique-nous donc ce qui te fait croire que le frère Jacques a récupéré la tapisserie.
Albert se lança alors dans une histoire embrouillée, confirmée par les hochements de tête de ses compagnons. Il en ressortait que deux jours après la projection du film en plein air, perturbés par la discussion qu’ils avaient eue avec les Jésuites après la séance et, plus encore, par l’incendie qui faisait rage à ce moment, ils avaient voulu revoir l’œuvre qu’ils soupçonnaient de pouvoirs maléfiques. Ils avaient discrètement récupéré la clé dans le corridor de la Maison des Jésuites. Quand ils s’étaient glissés à l’intérieur de la chapelle, ils avaient constaté la disparition de la tapisserie. Ils en avaient conclu que le frère Jacques l’avait déposée pour la mettre à l’abri des flammes qui se rapprochaient du village. Et puis, voyant tous ces dessins ridicules, qui avaient peut-être déclenché le désastre en cours, ils avouaient s’être un peu énervés. Mais, comme convenu avec le père, ils allaient tout nettoyer et ils assuraient que « la chapelle Saint-Gabriel rendrait de nouveau grâce à son Patron ».
Le recteur hocha la tête, approuvant ces bonnes paroles. Il confirma l’hypothèse de la mise à l’abri de la tapisserie par le frère Jacques et encouragea ses interlocuteurs à remettre la chapelle en état le plus vite possible. Les trois Covaullais quittèrent la Maison des Jésuites rassérénés.
— Décidément, cette tapisserie est bien l’œuvre du Diable, comme je le redoutais depuis le début. Je compte sur toi, Jacques, pour alerter Jérémie. J’ai peur que nous n’en ayons pas fini avec les désagréments.
— Mais vous leur avez laissé croire que j’en étais le dépositaire…
— Il fallait bien éviter le scandale. Ainsi, nous n’aurons pas de rumeur désagréable dans le village.
Le frère, qui avait fait vœu d’obéissance, acquiesça en baissant la tête.

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