Épisode 9 : Héroïne et enchères
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
17
Ce 10 juillet 2020 fut chaud, très chaud. Pour Jules, le nouveau maire, ce fut un jour funeste.
Tout d’abord, il n’avait appris le passage de la ministre au village que l’après-midi, après son départ. La secrétaire n’avait pas jugé bon de l’appeler, n’ayant pas perçu l’importance des motards signalés par les citoyens vigilants. Il en voulait surtout aux Jésuites et à Jérémie. « On » leur avait réclamé le silence, prétendaient-ils. Le déplacement était incognito. Comme si un maire ne devait pas savoir ce qui se passait dans sa commune ! « Incognito », n’incluait pas le maire, rien ne justifiait de le snober. Un minimum de solidarité communale était indispensable pour préserver un climat de confiance. Les plus hauts représentants de la République devaient être accueillis par le plus haut édile du village. Une photo avec la ministre n’aurait pas dépareillé dans son bureau Il ne décolérait pas.
Mais le pire était à venir. À 14h, heure de l’ouverture de l’exposition, ce 10 juillet, Dino n’était pas au rendez-vous dans sa salle, comme il l’avait promis. Les bénévoles avaient pensé qu’il devait se remettre doucement de la bringue de la veille. Mais à seize heures, il n’était toujours pas là. Ils avaient décidé d’aller le chercher chez lui. Il était peut-être malade.
Personne ne répondait aux coups frappés à la porte. Inquiets, les bénévoles avaient fait le tour de la maison, toqué à la fenêtre, toujours rien. De retour sur le devant, l’un d’eux tourna le loquet de la porte. Au village, on ne s’enferme pas à clé, sauf quand on s’absente. Le battant tourna.
— Dino ! appela-t-il dans le couloir.
Toujours pas de réponse. Ils entrèrent, passèrent devant la galerie de photos dédicacées. Personne dans le salon, personne dans la cuisine ni dans la salle de bain. Ils trouvèrent l’artiste dans sa chambre, dans son lit, allongé sur le dos, les yeux fermés.
— Dino ? Tu es malade ?
Il ne répondait toujours pas. Sa figure était très pâle, ses lèvres bleu, une de ses mains pendait, bleu elle aussi. Ils s’approchèrent pour le réveiller. En vain, il ne dormait pas. Il ne respirait plus. Il était froid, très froid.
Les visiteurs se précipitèrent. Pendant que l’un faisait un massage cardiaque, un second courrait chercher le défibrillateur à disposition à la mairie et prévenir le maire, un troisième appelait les pompiers du village. À Covaulles, loin des centres médicaux, on a l’habitude de réagir vite aux situations d’urgence… mais il était trop tard, beaucoup trop tard. La mort datait sûrement de plusieurs heures.
Les pompiers constatèrent leur impuissance. Jules, le maire, cette fois au rendez-vous, avait fait sortir tout le monde et demandé qu’on ne touche plus à rien, mais les va-et-vient dans la maison et la chambre avaient déjà mis du désordre. Ayant aperçu une seringue sur la table de nuit, il avait contacté la gendarmerie.
La réaction ministérielle à la visite covaullaise le confortait. Il était sur la bonne voie. Mais l’attitude de Théo l’avait pris au dépourvu. Ce garçon prenait trop d’assurance. La ministre n’avait pas été insensible à son charme.
— Dites-m’en plus sur ce jeune artiste méconnu. Il a bien du talent. J’aimerais beaucoup visiter son atelier.
Il avait esquivé, cela pourrait devenir dangereux. Le garçon en savait trop.
Pour cette journée, il avait d’autres urgences. Ce 10 juillet 2020 était décidément très instructif. Un autre rendez-vous était programmé pour la soirée. La pandémie mondiale s’éternisant, Christie’s avait décidé d’innover pour relancer le marché de l’art. Une vente aux enchères était annoncée selon un dispositif exceptionnel. Elle devait se tenir dans quatre lieux simultanément. Les bureaux de Hongkong, Paris, Londres et New York étaient mobilisés et interconnectés, l’événement étant librement accessible en direct sur l’internet. Quelques collectionneurs étaient invités en personne dans chaque pays, mais la plupart étaient en liaison téléphonique avec un agent présent dans une des salles. Chacun pouvait renchérir à toutes les étapes de la vente, partout où un commissaire-priseur officiait.
Notre collectionneur avait suivi avec passion la séance comme vingt mille autres internautes. Plusieurs records avaient été battus. Sur les soixante-dix-neuf œuvres mises aux enchères, la moins chère était estimée entre soixante et quatre-vingt mille dollars. De nombreux tableaux avaient atteint et dépassé le million. Vers la fin de la vente, le clou de la soirée, un Nu de Roy Lichtenstein, issu de sa dernière exposition Nude 9 color relief prints ouverte en 1994 par la galerie Castelli, avait été présenté par le commissaire de New York. L’artiste était maintenant décédé. C’était une œuvre tardive renouvelant son style. L’exposition avait eu, à l’époque, un grand succès. Le tableau avait beaucoup d'atouts, Christie's le savait, notre collectionneur aussi, et, de plus, il avait un attachement tout personnel à l'artiste. À sa vue, il avait retenu son souffle.
Les enchères avaient été ouvertes à vingt millions de dollars. Les agents au téléphone, masquant leur bouche de la main pour qu’on ne puisse lire sur leurs lèvres, avaient très rapidement fait grimper les prix : vingt-deux, vingt-six, vingt-huit, vingt-neuf millions… La bataille s’était réduite à un duel entre deux enchérisseurs de New York, un ping-pong par tranche d’un demi-million, jusqu’à trente-six millions. Puis un acheteur de Hongkong s’était interposé : trente-sept millions. Une représentante de New York, l'oreille collée au téléphone, avait répondu trente-huit, un second larron dans la même salle proposait deux cent mille de plus… une pause, et c’était reparti sur des enchères traversant le Pacifique de un demi-million, jusqu’à quarante millions pour New York. Le marteau du commissaire était suspendu en l’air, sa collègue de Hong-kong demandait un délai supplémentaire. La caméra cadrait un homme en costume s’entretenant nerveusement au téléphone, les yeux bridés dans le vide, la main devant la bouche.
Quarante millions et cinq cent mille dollars ! Le marteau est tombé, Hongkong l’avait emporté. Avec les frais, l'acheteur devrait payer plus de quarante-six millions de dollars. Notre collectionneur, accompagnant le marteau, était retombé assis dans son fauteuil. Il s’était levé, excité, transporté par la tension communicative des acheteurs qu’on voyait littéralement transpirer à l’écran derrière leur téléphone.
Christie's, de son côté, avait donc remporté près de six millions sur les dix minutes de cet enchérissement. « C'était un nouveau format, et ça a marché », s’est réjoui le président du département d'art contemporain de la maison. « Cela montre que le marché est prêt pour de nouveaux formats de ventes et de nouvelles manières de collectionner l'art. »
Le marché est mûr, rêvait tout haut notre collectionneur en additionnant les millions que lui rapporteraient les tableaux de Betty Binder, le nombre de zéros lui donnait le tournis. Presque cinquante millions pour un tableau ancien de Lichtenstein ! Et combien de millions pour ceux de Betty, qui étaient bien meilleurs, plus proches des tendances contemporaines, le dernier surtout ? Il ne devait plus perdre de temps et accélérer son programme s’il ne voulait pas être doublé par d’autres.
Finalement la pandémie, qui l’avait inquiété en ralentissant les ventes et en fermant les galeries, avait stimulé les attentes et aiguisé les appétits. Il avait vu juste en anticipant et misant sur ce nouveau courant, baptisé aujourd’hui Hi-Lite. Notre-Dame était l’idée géniale. L’enthousiasme de la nouvelle ministre de la Culture devant la tapisserie le confirmait. Une incroyable « fenêtre d’opportunité » s’ouvrait, comme disaient les stratèges.
Levant les yeux vers la jeune femme au fusil et au béret rouge de Crack, le tableau de Lichtenstein qu’il avait accroché dans son bureau, il murmura : « Tu seras fier de moi, maman ». Mais il fallait jouer fin. Ne pas laisser la situation déraper à cause d’initiatives intempestives d’un jeune sans expérience.
Tout d’abord, il n’avait appris le passage de la ministre au village que l’après-midi, après son départ. La secrétaire n’avait pas jugé bon de l’appeler, n’ayant pas perçu l’importance des motards signalés par les citoyens vigilants. Il en voulait surtout aux Jésuites et à Jérémie. « On » leur avait réclamé le silence, prétendaient-ils. Le déplacement était incognito. Comme si un maire ne devait pas savoir ce qui se passait dans sa commune ! « Incognito », n’incluait pas le maire, rien ne justifiait de le snober. Un minimum de solidarité communale était indispensable pour préserver un climat de confiance. Les plus hauts représentants de la République devaient être accueillis par le plus haut édile du village. Une photo avec la ministre n’aurait pas dépareillé dans son bureau Il ne décolérait pas.
Mais le pire était à venir. À 14h, heure de l’ouverture de l’exposition, ce 10 juillet, Dino n’était pas au rendez-vous dans sa salle, comme il l’avait promis. Les bénévoles avaient pensé qu’il devait se remettre doucement de la bringue de la veille. Mais à seize heures, il n’était toujours pas là. Ils avaient décidé d’aller le chercher chez lui. Il était peut-être malade.
Personne ne répondait aux coups frappés à la porte. Inquiets, les bénévoles avaient fait le tour de la maison, toqué à la fenêtre, toujours rien. De retour sur le devant, l’un d’eux tourna le loquet de la porte. Au village, on ne s’enferme pas à clé, sauf quand on s’absente. Le battant tourna.
— Dino ! appela-t-il dans le couloir.
Toujours pas de réponse. Ils entrèrent, passèrent devant la galerie de photos dédicacées. Personne dans le salon, personne dans la cuisine ni dans la salle de bain. Ils trouvèrent l’artiste dans sa chambre, dans son lit, allongé sur le dos, les yeux fermés.
— Dino ? Tu es malade ?
Il ne répondait toujours pas. Sa figure était très pâle, ses lèvres bleu, une de ses mains pendait, bleu elle aussi. Ils s’approchèrent pour le réveiller. En vain, il ne dormait pas. Il ne respirait plus. Il était froid, très froid.
Les visiteurs se précipitèrent. Pendant que l’un faisait un massage cardiaque, un second courrait chercher le défibrillateur à disposition à la mairie et prévenir le maire, un troisième appelait les pompiers du village. À Covaulles, loin des centres médicaux, on a l’habitude de réagir vite aux situations d’urgence… mais il était trop tard, beaucoup trop tard. La mort datait sûrement de plusieurs heures.
Les pompiers constatèrent leur impuissance. Jules, le maire, cette fois au rendez-vous, avait fait sortir tout le monde et demandé qu’on ne touche plus à rien, mais les va-et-vient dans la maison et la chambre avaient déjà mis du désordre. Ayant aperçu une seringue sur la table de nuit, il avait contacté la gendarmerie.
18
Le collectionneur était rentré à Paris, étourdi par la verve de la ministre de la Culture qu’il avait subie durant les heures de retour dans la voiture en sa compagnie. Son assistante au béret s’était renfrognée dans son fauteuil derrière ses lunettes noires. Le chef de cabinet s’était plongé dans son ordinateur. L’ange gardien, assis à côté du chauffeur, tchattait sur son téléphone. Il était la seule victime consentante.La réaction ministérielle à la visite covaullaise le confortait. Il était sur la bonne voie. Mais l’attitude de Théo l’avait pris au dépourvu. Ce garçon prenait trop d’assurance. La ministre n’avait pas été insensible à son charme.
— Dites-m’en plus sur ce jeune artiste méconnu. Il a bien du talent. J’aimerais beaucoup visiter son atelier.
Il avait esquivé, cela pourrait devenir dangereux. Le garçon en savait trop.
Pour cette journée, il avait d’autres urgences. Ce 10 juillet 2020 était décidément très instructif. Un autre rendez-vous était programmé pour la soirée. La pandémie mondiale s’éternisant, Christie’s avait décidé d’innover pour relancer le marché de l’art. Une vente aux enchères était annoncée selon un dispositif exceptionnel. Elle devait se tenir dans quatre lieux simultanément. Les bureaux de Hongkong, Paris, Londres et New York étaient mobilisés et interconnectés, l’événement étant librement accessible en direct sur l’internet. Quelques collectionneurs étaient invités en personne dans chaque pays, mais la plupart étaient en liaison téléphonique avec un agent présent dans une des salles. Chacun pouvait renchérir à toutes les étapes de la vente, partout où un commissaire-priseur officiait.
Notre collectionneur avait suivi avec passion la séance comme vingt mille autres internautes. Plusieurs records avaient été battus. Sur les soixante-dix-neuf œuvres mises aux enchères, la moins chère était estimée entre soixante et quatre-vingt mille dollars. De nombreux tableaux avaient atteint et dépassé le million. Vers la fin de la vente, le clou de la soirée, un Nu de Roy Lichtenstein, issu de sa dernière exposition Nude 9 color relief prints ouverte en 1994 par la galerie Castelli, avait été présenté par le commissaire de New York. L’artiste était maintenant décédé. C’était une œuvre tardive renouvelant son style. L’exposition avait eu, à l’époque, un grand succès. Le tableau avait beaucoup d'atouts, Christie's le savait, notre collectionneur aussi, et, de plus, il avait un attachement tout personnel à l'artiste. À sa vue, il avait retenu son souffle.
Les enchères avaient été ouvertes à vingt millions de dollars. Les agents au téléphone, masquant leur bouche de la main pour qu’on ne puisse lire sur leurs lèvres, avaient très rapidement fait grimper les prix : vingt-deux, vingt-six, vingt-huit, vingt-neuf millions… La bataille s’était réduite à un duel entre deux enchérisseurs de New York, un ping-pong par tranche d’un demi-million, jusqu’à trente-six millions. Puis un acheteur de Hongkong s’était interposé : trente-sept millions. Une représentante de New York, l'oreille collée au téléphone, avait répondu trente-huit, un second larron dans la même salle proposait deux cent mille de plus… une pause, et c’était reparti sur des enchères traversant le Pacifique de un demi-million, jusqu’à quarante millions pour New York. Le marteau du commissaire était suspendu en l’air, sa collègue de Hong-kong demandait un délai supplémentaire. La caméra cadrait un homme en costume s’entretenant nerveusement au téléphone, les yeux bridés dans le vide, la main devant la bouche.
Quarante millions et cinq cent mille dollars ! Le marteau est tombé, Hongkong l’avait emporté. Avec les frais, l'acheteur devrait payer plus de quarante-six millions de dollars. Notre collectionneur, accompagnant le marteau, était retombé assis dans son fauteuil. Il s’était levé, excité, transporté par la tension communicative des acheteurs qu’on voyait littéralement transpirer à l’écran derrière leur téléphone.
Christie's, de son côté, avait donc remporté près de six millions sur les dix minutes de cet enchérissement. « C'était un nouveau format, et ça a marché », s’est réjoui le président du département d'art contemporain de la maison. « Cela montre que le marché est prêt pour de nouveaux formats de ventes et de nouvelles manières de collectionner l'art. »
Le marché est mûr, rêvait tout haut notre collectionneur en additionnant les millions que lui rapporteraient les tableaux de Betty Binder, le nombre de zéros lui donnait le tournis. Presque cinquante millions pour un tableau ancien de Lichtenstein ! Et combien de millions pour ceux de Betty, qui étaient bien meilleurs, plus proches des tendances contemporaines, le dernier surtout ? Il ne devait plus perdre de temps et accélérer son programme s’il ne voulait pas être doublé par d’autres.
Finalement la pandémie, qui l’avait inquiété en ralentissant les ventes et en fermant les galeries, avait stimulé les attentes et aiguisé les appétits. Il avait vu juste en anticipant et misant sur ce nouveau courant, baptisé aujourd’hui Hi-Lite. Notre-Dame était l’idée géniale. L’enthousiasme de la nouvelle ministre de la Culture devant la tapisserie le confirmait. Une incroyable « fenêtre d’opportunité » s’ouvrait, comme disaient les stratèges.
Levant les yeux vers la jeune femme au fusil et au béret rouge de Crack, le tableau de Lichtenstein qu’il avait accroché dans son bureau, il murmura : « Tu seras fier de moi, maman ». Mais il fallait jouer fin. Ne pas laisser la situation déraper à cause d’initiatives intempestives d’un jeune sans expérience.

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