Épisode 8 : Blues et mouchoir
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
15
Les enfants avaient annoncé notre arrivée, il y avait un grand silence dans le cloître. Mais il fut de courte durée. Dès que Dino eut poussé la porte, la sono, mise à fond, cracha : « Allumeeez le feu ! Allumeeez le feu ! ». La musique résonnait fort dans ce petit jardin fermé par des murs. La voix rauque de rockeur de Johnny Hallyday mettait l’ambiance. Et l’image valait le son : soixante-dix lumignons, tenus pieusement à deux mains par soixante-dix Covaullaises et Covaullais de tous âges, illuminaient la place, comme un ciel étoilé descendu dans cette cour carrée, plus sympa et écolo que les téléphones brandis dans les concerts pop de l’idole. Le Comité des fêtes avait dévalisé les réserves des pères Jésuites, en récupérant le stock de bougies de la basilique, celles qui brûlaient habituellement devant les reliques de saint Brébeuf et la tombe de sainte Apoline.
— Bienvenue au septantenaire ! Montre-nous que tu es toujours en forme. Tu dois les souffler toutes, exigea au micro la présidente du Comité des fêtes.
Dino hilare ne s’est pas fait prier, en profitant pour embrasser les femmes et les enfants et remerciant tout le monde. L’assistance chantait « joyeux anniversaire ». Puis la présidente a repris la parole.
— Comme nous tous, Dino, notre vedette, est un fan de Johnny Hallyday. Plus qu’un fan, c’était son ami. Il l’a accompagné dans plusieurs de ses tournées. Nous le savons bien… il nous le raconte assez souvent. Aussi, pour lui rappeler quelques souvenirs. Voici la deuxième surprise de la soirée (et il y en aura d’autres). Regardez bien ! Pour info, il s’agit d’une émission d’Antenne 2 enregistrée en 1978. Je répète : regardez bien !
Il y avait un écran géant de télévision placé en hauteur. Johnny, jeune, habillé en noir, est apparu. Rien à voir avec le voyou se roulant par terre dont on croyait se souvenir. Plutôt gendre idéal que bad boy, immobile, fardé, le regard perdu au loin, embrassant son micro argenté, il chantait « Elle m’oublie », d’une voix douce, chaude et juste. Et la caméra s’est déplacée, balayant des choristes, toutes de blanc vêtues, et enfin deux guitaristes debout juste derrière l’idole, très sages eux aussi, pantalons blancs et chemisiers blancs à manches ballons, largement ouverts sur la poitrine, très bruns tous les deux, cheveux noirs frisés, presque crépus. Nous avons tout de suite reconnu celui de gauche, même s’il faut avouer qu’il avait bien changé depuis. Et nous avons sifflé et applaudi.
À la fin de la chanson, Dino, qui était monté sur l’estrade, a pris la parole.
— J’étais mignon, hein ! Johnny aussi. À l’époque, il était avec Sylvie. On a viré méchant après. Bon, j’ai moins de cheveux, maintenant, et je me suis calmé. Plus sentimental aussi, vous avez réussi à me faire pleurer. Cette chanson a une résonance particulière pour moi. C’est ma première rencontre avec Johnny, juste après on est parti en tournée…
— Puisque tu es sur l’estrade, restes-y, l’interrompit la présidente, qui avait peur qu’il démarre une de ses interminables anecdotes. Qui dit anniversaire dit cadeaux et nous en avons quelques-uns pour toi.
Zoé était montée avec une guitare plus grande qu’elle.
— Tout le monde sait que tu as une guitare. Tu nous en fais bien profiter. Mais on s’est dit qu’une seconde ne serait pas de trop. Comme ça tu pourrais en changer de temps en temps. Alors, on s’est cotisé. Et celle-là, elle est toute spéciale. Je lis mon papier : « C’est une mythique Fender Télécaster modèle 52 (année 1996), de couleur blonde Butterscotch ». Je ne m'y connais pas en guitare, mais un spécialiste m'a confirmé que c'était une des meilleures. Et celle-là est doublement mythique : c’est une des guitares de Johnny. La preuve, il l’a dédicacée en 2001. Il y a même une photo.
Zoé portait l’instrument au-dessus de sa tête en montrant la signature de l’idole, tandis que la présidente du Comité des fêtes présentait la photo.
— Vous ne voyez pas bien la photo, on la fera passer. L’heure est venue de passer à table. Il y a aussi un karaoké pour ceux qui veulent pousser la chansonnette.
Dino a remercié tout le monde. Il était trop ému pour s’épancher. Nous l’avons chaleureusement de nouveau applaudi pendant qu’il redescendait de l’estrade.
Et nous nous sommes installés autour des tables. Chacun choisissant les convives avec lesquels il avait des affinités. Plusieurs avaient leur cour. Jules, le nouveau maire, attirait par sa jovialité naturelle et aussi par la croyance qu’il pourrait maintenant favoriser quelques intérêts privés. Plusieurs avaient aussi rejoint Cicéron, son concurrent malheureux aux élections, par fidélité et par admiration des sentences profondes qu’il distribuait généreusement, même en dehors du café-philo qu’il animait. Quelques artistes exposés étaient aussi courtisés. Celle de Théo était essentiellement féminine et bruyante.
Dino était réclamé partout, passait de table en table. Arrivé à celle de Théo, ce dernier, très en verve, lui avoua son admiration.
— C’était super de te découvrir dans les années 70. Ma mère m’a dit que tu étais un sacré fêtard ! Joyeux anniversaire ! J’aurais aussi un cadeau pour toi tout à l’heure, de circonstance, pour l’after, comme au bon vieux temps.
— Il était à croquer, Dino, quand il était plus jeune. Moi, je n’aurais pas résisté, minauda la pharmacienne en regardant langoureusement Théo.
— J’ai aussi admiré tes tableaux. Impressionnants ! T’es un artiste complet. J’aimerais bien t’entendre chanter.
— Oh oui, insistèrent ses compagnes, chante-nous quelque chose.
Dino fit mine de refuser…
— Dino, une chanson ! Dino, une chanson ! cria toute la table, vite relayée par tous les présents dans le cloitre.
La vedette de la soirée était réclamée. Le karaoké avait démarré depuis un moment et on voulait l’entendre.
— Ok, ok, mais faut que j’aille me préparer ; moi aussi, je vous ai prévu une surprise, se rendit-il dans un grand sourire.
Il s’éclipsa dans le bâtiment. Quelques minutes plus tard, il refit son entrée, roulant des épaules, métamorphosé. Il avait enfilé un pantalon en cuir noir et un blouson en daim à franges, ouvert sur son torse nu en haut duquel brillait une chaîne dorée à gros anneaux. Il portait des lunettes noires, une perruque blonde et sa nouvelle guitare en bandoulière.
Monté sur l’estrade, il plaqua un accord dans un grand mouvement de bras et fit signe au jeune qui était aux manettes. La musique démarra. Et Dino-Johnny entonna.
— Touteu la musique que j’aimeuuu… elle vient de là, elle vient du blouze.
L’imitation était impressionnante. L’artiste se donnait tout entier. Très vite, il ne chantait plus, il criait. Sa figure, son corps crispé, il se pliait, il se contorsionnait. Il transpirait abondamment, l’été était chaud. Il termina allongé sur le dos, ses pieds battant la mesure. Un moment, il avait failli casser sa guitare. Un frisson avait parcouru le cloitre. Mais il s’était retenu. L’assistance avait respiré.
Il termina, micro en main :
— Le blouuuuezze…
Certains avaient rallumé leur lumignon, reprenant en chœur :
— Le blouuuuezze…
Ce fut une ovation. L’assistance, debout, déchaînée, hurlait.
Puis, sans transition, la musique démarra un morceau entraînant. On rangea rapidement les tables sur les côtés et jeunes, vieux, petits et grands tout le monde se mit à danser. À Covaulles, dans les grandes occasions, on sait faire la fête.
Puis la Peugeot, une 5008, précédée par deux motards, s’était arrêtée derrière la Renault. Quelques citoyens vigilants s’étaient précipités à la mairie, prévenir le maire, fraichement élu de la visite de ces étrangers bien encadrés. Mais Jules n’était pas présent ce matin-là, occupé à discuter avec un spécialiste de la pyrotechnie du prochain feu d’artifice pour le 13 du mois, son premier qu’il souhaitait spectaculaire, tranchant avec les quelques fusées de son prédécesseur économe.
Les véhicules ne pouvaient se glisser dans la rue trop étroite qui menait à la chapelle. Les motards l'avaient empruntée, avaient bloqué leur béquille et défaient leur casque devant l’édifice, annonçant l’imminence de l’approche de prestigieux visiteurs au groupe fébrile qui attendait. Quelques claquements de portes plus tard, la ministre fit son apparition d’un pas martial, suivie de son escorte.
— Bonjour, bonjour.
— Mes hommages, madame la ministre.
Jérémie s’était précipité. Il fit les présentations : le recteur, le frère Jacques, les Jésuites avec lesquels Covaulles’Expo entretenait les meilleures relations, et Théo l’artiste. Après avoir serré ces mains, la ministre se tourna vers ceux que Jérémie avait négligés.
— Bonjour Marion !
— Madame la ministre, je vous présente le colonel Girard, du groupement de gendarmerie de l’Ardèche, et mon chef de cabinet, compléta la préfète d’un air pincé.
— Colonel. À mon tour, voici : Julien, mon pense-bête et chef de cabinet, celui qui me souffle toutes les idées qui me font passer pour intelligente. Ma chargée de communication est restée à Paris. Je suis ici incognito. Pas de presse. Pas de photo. Je compte sur vous. Je n’ai pas pu échapper aux motards et à mon ange gardien. Et là, il y a juste, le commanditaire de l’œuvre et, avec le béret, son assistante, que vous connaissez déjà, j’imagine. L’œuvre, l’œuvre que nous allons découvrir et qui mérite l’argent public du voyage et le temps du déplacement d’une ministre. Je l’espère. J’en suis sûre !
Jérémie et le frère Jacques ouvrirent solennellement les deux grandes portes en bois de la chapelle. Le groupe s’arrêta sur le seuil, la ministre en tête. Il y eut un long silence, puis un reniflement.
— Merci Julien, chuchota la ministre prenant le mouchoir qu’on lui tendait.
Et se tournant vers le recteur…
— Excusez-moi mon père, je suis très lacrymale ! Mais cette tapisserie mérite bien une larme. Vous savez, on se dit, tiens, j'aimerais bien chanter comme la Callas ou jouer du piano comme Arthur Rubinstein ou, comme aujourd’hui, avoir le talent de ce peintre encore inconnu. Et, tout d'un coup, il vous arrive une surprise. Vous voyez le numéro du Premier ministre s'afficher sur votre portable (je le connais personnellement), et il me demande si je souhaite rejoindre l'équipe gouvernementale. Je réponds d'abord non. Et il insiste, il me dit que c'est pour être ministre de la Culture. Et je lui réponds « là, tu me fais craquer ». Rien que pour avoir la primeur d’un chef-d’œuvre comme celui-là, je ne regrette pas d’avoir craqué.
La ministre se moucha.
— J’étais sûr qu’il vous plairait, affirma le collectionneur.
— Moi, ministre de la Culture... J'aime bien cette expression. Moi, ministre de la Culture, cette tapisserie ne quittera pas la France !
— Mais, elle n’est pas à vendre.
— Je n’ai pas dit que je voulais l’acheter… Marion, je vous félicite d’avoir autorisé l’ouverture de cette exposition dans votre département.
— Je vous remercie, madame la ministre, répondit la préfète en rougissant.
Théo souriait. Il se rapprocha.
— La tapisserie est impressionnante, mais ce n’est qu’une copie. Rien ne vaut la peinture originale.
La ministre le regarda de haut en bas avec intérêt.
— Alors, c’est vous l’artiste ? Quand est-ce que vous me faites visiter votre atelier ?
— Mieux, je peux apporter personnellement le tableau dans votre bureau. Sur le mur, il frapperait tous vos visiteurs.
— Décidément, c’est certain, je ne regretterai pas mon déplacement. Ce serait un prêt, bien sûr, vous connaissez l’état de nos finances…
— Un prêt avant sa mise en vente…
— Oui évidemment, mon petit, un prêt, confirma-t-elle, l’œil mouillé. Julien va nous arranger cela.
— Je m’en occupe, madame la ministre assura le chef de cabinet en lui tendant de nouveau son mouchoir.
Pendant que la ministre discutait bruyamment, une femme, frêle, longiligne, béret sur la tête, flottant dans un pantalon kaki trop large, des lunettes noires lui cachant les yeux, celle qui avait été présentée comme l’assistante du collectionneur, se tenait à l’écart, près du frère Jacques. Elle lui demanda à voix basse si elle pourrait visiter le reste de l’exposition. Le frère, agacé par toutes ces mondanités, acquiesça et tous deux sortirent discrètement de la chapelle.
Dehors, l’assistante précisa sa requête d’une voix rauque.
— J’ai vu sur le catalogue qu’il y avait une salle consacrée à un certain Dino, qui fêterait ses soixante-dix ans. Ce sont ses tableaux que je voudrais voir.
Le frère l’amena donc devant les œuvres de notre peintre local. Sans dire un mot, elle s’arrêta longuement face à chaque toile. Elle avait enlevé ses lunettes. Elle soupirait, mais le Jésuite ne savait si c’était l’émotion ou simplement le souffle qu’elle avait court. Quand elle eut fini le tour de la salle, elle se tourna vers son compagnon, qui remarqua qu’elle avait, comme lui, les yeux bleu, bleu mais creusés. Cette femme est fatiguée, très fatiguée, pensa le frère.
— Mon père, puis-je vous demander un service ?
— Je ne suis pas « père », mais un simple frère et tout autant capable de rendre service, lui répondit-il en la fixant.
Elle sortit une enveloppe de son sac.
— Voilà, je voudrais que vous donniez cette lettre à Dino. Mais pas tout de suite, seulement lorsque l’exposition fermera ses portes. Je peux compter sur vous ?
Son ton était suppliant.
— Mais si vous voulez, vous pouvez le rencontrer, il est au village.
— Non, non. Je ne veux pas le voir. On s’est connu autrefois, il y a longtemps, dans une autre vie. Mais j’ai bien changé et il ne me reconnaitrait pas.
Le frère la regardait en fronçant les sourcils. Ses yeux bleu essayaient de percer le rideau qu’elle avait baissé devant les siens. Mais elle remit ses lunettes.
— Il serait peut-être content de vous retrouver.
— Je comprends. Vous ne souhaitez pas faire ma commission.
— Mais si. Je vous rendrai ce service. Je pensais simplement faire plaisir à Dino.
— C’est trop tard. N’insistez pas. Attendez.
Elle sortit un stylo de son sac et ajouta une phrase au dos de l’enveloppe. Le frère prit la lettre et promit de s’acquitter de sa tâche de facteur selon les conditions demandées par l’expéditrice.
Ils retournèrent à la chapelle. La ministre pérorait toujours.
— … Gérer une crise sanitaire, c’est conduire une Ferrari sur une route verglacée. C’est très compliqué… Le Louvre a réouvert lundi dernier. J'ai visité le Louvre, on voit les techniques de sécurité qui sont respectées. On visite même le musée de façon plus confortable. Finalement, tout est réouvert, tout est réouvert ou rouvert ? Comment dit-on Julien ?
—.Rouvert.
— Rouvert, pardon. La ministre de la Culture doit réviser sa grammaire. Les chantiers redémarrent et on peut parler de Notre-Dame de Paris. Les salles de cinéma aussi. Alors, ce dossier sanitaire est extrêmement important. Je ne peux pas le gérer seule. Il faut que je le gère avec le ministère de la Santé, bien entendu, les autorités de santé publique. Quand même, la santé est tout à fait capitale. Mais on donne à la culture des consignes extrêmement précises qui sont, il faut le dire, antinomiques avec la survie de ces outils culturels…
On ne pouvait plus l’arrêter.
— Bienvenue au septantenaire ! Montre-nous que tu es toujours en forme. Tu dois les souffler toutes, exigea au micro la présidente du Comité des fêtes.
Dino hilare ne s’est pas fait prier, en profitant pour embrasser les femmes et les enfants et remerciant tout le monde. L’assistance chantait « joyeux anniversaire ». Puis la présidente a repris la parole.
— Comme nous tous, Dino, notre vedette, est un fan de Johnny Hallyday. Plus qu’un fan, c’était son ami. Il l’a accompagné dans plusieurs de ses tournées. Nous le savons bien… il nous le raconte assez souvent. Aussi, pour lui rappeler quelques souvenirs. Voici la deuxième surprise de la soirée (et il y en aura d’autres). Regardez bien ! Pour info, il s’agit d’une émission d’Antenne 2 enregistrée en 1978. Je répète : regardez bien !
Il y avait un écran géant de télévision placé en hauteur. Johnny, jeune, habillé en noir, est apparu. Rien à voir avec le voyou se roulant par terre dont on croyait se souvenir. Plutôt gendre idéal que bad boy, immobile, fardé, le regard perdu au loin, embrassant son micro argenté, il chantait « Elle m’oublie », d’une voix douce, chaude et juste. Et la caméra s’est déplacée, balayant des choristes, toutes de blanc vêtues, et enfin deux guitaristes debout juste derrière l’idole, très sages eux aussi, pantalons blancs et chemisiers blancs à manches ballons, largement ouverts sur la poitrine, très bruns tous les deux, cheveux noirs frisés, presque crépus. Nous avons tout de suite reconnu celui de gauche, même s’il faut avouer qu’il avait bien changé depuis. Et nous avons sifflé et applaudi.
À la fin de la chanson, Dino, qui était monté sur l’estrade, a pris la parole.
— J’étais mignon, hein ! Johnny aussi. À l’époque, il était avec Sylvie. On a viré méchant après. Bon, j’ai moins de cheveux, maintenant, et je me suis calmé. Plus sentimental aussi, vous avez réussi à me faire pleurer. Cette chanson a une résonance particulière pour moi. C’est ma première rencontre avec Johnny, juste après on est parti en tournée…
— Puisque tu es sur l’estrade, restes-y, l’interrompit la présidente, qui avait peur qu’il démarre une de ses interminables anecdotes. Qui dit anniversaire dit cadeaux et nous en avons quelques-uns pour toi.
Zoé était montée avec une guitare plus grande qu’elle.
— Tout le monde sait que tu as une guitare. Tu nous en fais bien profiter. Mais on s’est dit qu’une seconde ne serait pas de trop. Comme ça tu pourrais en changer de temps en temps. Alors, on s’est cotisé. Et celle-là, elle est toute spéciale. Je lis mon papier : « C’est une mythique Fender Télécaster modèle 52 (année 1996), de couleur blonde Butterscotch ». Je ne m'y connais pas en guitare, mais un spécialiste m'a confirmé que c'était une des meilleures. Et celle-là est doublement mythique : c’est une des guitares de Johnny. La preuve, il l’a dédicacée en 2001. Il y a même une photo.
Zoé portait l’instrument au-dessus de sa tête en montrant la signature de l’idole, tandis que la présidente du Comité des fêtes présentait la photo.
— Vous ne voyez pas bien la photo, on la fera passer. L’heure est venue de passer à table. Il y a aussi un karaoké pour ceux qui veulent pousser la chansonnette.
Dino a remercié tout le monde. Il était trop ému pour s’épancher. Nous l’avons chaleureusement de nouveau applaudi pendant qu’il redescendait de l’estrade.
Et nous nous sommes installés autour des tables. Chacun choisissant les convives avec lesquels il avait des affinités. Plusieurs avaient leur cour. Jules, le nouveau maire, attirait par sa jovialité naturelle et aussi par la croyance qu’il pourrait maintenant favoriser quelques intérêts privés. Plusieurs avaient aussi rejoint Cicéron, son concurrent malheureux aux élections, par fidélité et par admiration des sentences profondes qu’il distribuait généreusement, même en dehors du café-philo qu’il animait. Quelques artistes exposés étaient aussi courtisés. Celle de Théo était essentiellement féminine et bruyante.
Dino était réclamé partout, passait de table en table. Arrivé à celle de Théo, ce dernier, très en verve, lui avoua son admiration.
— C’était super de te découvrir dans les années 70. Ma mère m’a dit que tu étais un sacré fêtard ! Joyeux anniversaire ! J’aurais aussi un cadeau pour toi tout à l’heure, de circonstance, pour l’after, comme au bon vieux temps.
— Il était à croquer, Dino, quand il était plus jeune. Moi, je n’aurais pas résisté, minauda la pharmacienne en regardant langoureusement Théo.
— J’ai aussi admiré tes tableaux. Impressionnants ! T’es un artiste complet. J’aimerais bien t’entendre chanter.
— Oh oui, insistèrent ses compagnes, chante-nous quelque chose.
Dino fit mine de refuser…
— Dino, une chanson ! Dino, une chanson ! cria toute la table, vite relayée par tous les présents dans le cloitre.
La vedette de la soirée était réclamée. Le karaoké avait démarré depuis un moment et on voulait l’entendre.
— Ok, ok, mais faut que j’aille me préparer ; moi aussi, je vous ai prévu une surprise, se rendit-il dans un grand sourire.
Il s’éclipsa dans le bâtiment. Quelques minutes plus tard, il refit son entrée, roulant des épaules, métamorphosé. Il avait enfilé un pantalon en cuir noir et un blouson en daim à franges, ouvert sur son torse nu en haut duquel brillait une chaîne dorée à gros anneaux. Il portait des lunettes noires, une perruque blonde et sa nouvelle guitare en bandoulière.
Monté sur l’estrade, il plaqua un accord dans un grand mouvement de bras et fit signe au jeune qui était aux manettes. La musique démarra. Et Dino-Johnny entonna.
— Touteu la musique que j’aimeuuu… elle vient de là, elle vient du blouze.
L’imitation était impressionnante. L’artiste se donnait tout entier. Très vite, il ne chantait plus, il criait. Sa figure, son corps crispé, il se pliait, il se contorsionnait. Il transpirait abondamment, l’été était chaud. Il termina allongé sur le dos, ses pieds battant la mesure. Un moment, il avait failli casser sa guitare. Un frisson avait parcouru le cloitre. Mais il s’était retenu. L’assistance avait respiré.
Il termina, micro en main :
— Le blouuuuezze…
Certains avaient rallumé leur lumignon, reprenant en chœur :
— Le blouuuuezze…
Ce fut une ovation. L’assistance, debout, déchaînée, hurlait.
Puis, sans transition, la musique démarra un morceau entraînant. On rangea rapidement les tables sur les côtés et jeunes, vieux, petits et grands tout le monde se mit à danser. À Covaulles, dans les grandes occasions, on sait faire la fête.
16
Le lendemain 10 juillet en fin de matinée, deux voitures aux vitres teintées étaient garées devant la basilique du village. Les chauffeurs prenaient le soleil, qui était vif, en fumant et devisant. La Renault était arrivée la première de Privas vers 10h30. Ses occupants, la préfète de l’Ardèche, son chef de cabinet ainsi qu’un homme en uniforme attendaient maintenant devant la porte fermée de la chapelle Saint-Gabriel avec le recteur, le frère Jacques, Théo et Jérémie. Ils avaient été prévenus tôt le matin d'une visite impromptue à Covaulles-les-Deux-Clochers de la nouvelle ministre de la Culture.Puis la Peugeot, une 5008, précédée par deux motards, s’était arrêtée derrière la Renault. Quelques citoyens vigilants s’étaient précipités à la mairie, prévenir le maire, fraichement élu de la visite de ces étrangers bien encadrés. Mais Jules n’était pas présent ce matin-là, occupé à discuter avec un spécialiste de la pyrotechnie du prochain feu d’artifice pour le 13 du mois, son premier qu’il souhaitait spectaculaire, tranchant avec les quelques fusées de son prédécesseur économe.
Les véhicules ne pouvaient se glisser dans la rue trop étroite qui menait à la chapelle. Les motards l'avaient empruntée, avaient bloqué leur béquille et défaient leur casque devant l’édifice, annonçant l’imminence de l’approche de prestigieux visiteurs au groupe fébrile qui attendait. Quelques claquements de portes plus tard, la ministre fit son apparition d’un pas martial, suivie de son escorte.
— Bonjour, bonjour.
— Mes hommages, madame la ministre.
Jérémie s’était précipité. Il fit les présentations : le recteur, le frère Jacques, les Jésuites avec lesquels Covaulles’Expo entretenait les meilleures relations, et Théo l’artiste. Après avoir serré ces mains, la ministre se tourna vers ceux que Jérémie avait négligés.
— Bonjour Marion !
— Madame la ministre, je vous présente le colonel Girard, du groupement de gendarmerie de l’Ardèche, et mon chef de cabinet, compléta la préfète d’un air pincé.
— Colonel. À mon tour, voici : Julien, mon pense-bête et chef de cabinet, celui qui me souffle toutes les idées qui me font passer pour intelligente. Ma chargée de communication est restée à Paris. Je suis ici incognito. Pas de presse. Pas de photo. Je compte sur vous. Je n’ai pas pu échapper aux motards et à mon ange gardien. Et là, il y a juste, le commanditaire de l’œuvre et, avec le béret, son assistante, que vous connaissez déjà, j’imagine. L’œuvre, l’œuvre que nous allons découvrir et qui mérite l’argent public du voyage et le temps du déplacement d’une ministre. Je l’espère. J’en suis sûre !
Jérémie et le frère Jacques ouvrirent solennellement les deux grandes portes en bois de la chapelle. Le groupe s’arrêta sur le seuil, la ministre en tête. Il y eut un long silence, puis un reniflement.
— Merci Julien, chuchota la ministre prenant le mouchoir qu’on lui tendait.
Et se tournant vers le recteur…
— Excusez-moi mon père, je suis très lacrymale ! Mais cette tapisserie mérite bien une larme. Vous savez, on se dit, tiens, j'aimerais bien chanter comme la Callas ou jouer du piano comme Arthur Rubinstein ou, comme aujourd’hui, avoir le talent de ce peintre encore inconnu. Et, tout d'un coup, il vous arrive une surprise. Vous voyez le numéro du Premier ministre s'afficher sur votre portable (je le connais personnellement), et il me demande si je souhaite rejoindre l'équipe gouvernementale. Je réponds d'abord non. Et il insiste, il me dit que c'est pour être ministre de la Culture. Et je lui réponds « là, tu me fais craquer ». Rien que pour avoir la primeur d’un chef-d’œuvre comme celui-là, je ne regrette pas d’avoir craqué.
La ministre se moucha.
— J’étais sûr qu’il vous plairait, affirma le collectionneur.
— Moi, ministre de la Culture... J'aime bien cette expression. Moi, ministre de la Culture, cette tapisserie ne quittera pas la France !
— Mais, elle n’est pas à vendre.
— Je n’ai pas dit que je voulais l’acheter… Marion, je vous félicite d’avoir autorisé l’ouverture de cette exposition dans votre département.
— Je vous remercie, madame la ministre, répondit la préfète en rougissant.
Théo souriait. Il se rapprocha.
— La tapisserie est impressionnante, mais ce n’est qu’une copie. Rien ne vaut la peinture originale.
La ministre le regarda de haut en bas avec intérêt.
— Alors, c’est vous l’artiste ? Quand est-ce que vous me faites visiter votre atelier ?
— Mieux, je peux apporter personnellement le tableau dans votre bureau. Sur le mur, il frapperait tous vos visiteurs.
— Décidément, c’est certain, je ne regretterai pas mon déplacement. Ce serait un prêt, bien sûr, vous connaissez l’état de nos finances…
— Un prêt avant sa mise en vente…
— Oui évidemment, mon petit, un prêt, confirma-t-elle, l’œil mouillé. Julien va nous arranger cela.
— Je m’en occupe, madame la ministre assura le chef de cabinet en lui tendant de nouveau son mouchoir.
Pendant que la ministre discutait bruyamment, une femme, frêle, longiligne, béret sur la tête, flottant dans un pantalon kaki trop large, des lunettes noires lui cachant les yeux, celle qui avait été présentée comme l’assistante du collectionneur, se tenait à l’écart, près du frère Jacques. Elle lui demanda à voix basse si elle pourrait visiter le reste de l’exposition. Le frère, agacé par toutes ces mondanités, acquiesça et tous deux sortirent discrètement de la chapelle.
Dehors, l’assistante précisa sa requête d’une voix rauque.
— J’ai vu sur le catalogue qu’il y avait une salle consacrée à un certain Dino, qui fêterait ses soixante-dix ans. Ce sont ses tableaux que je voudrais voir.
Le frère l’amena donc devant les œuvres de notre peintre local. Sans dire un mot, elle s’arrêta longuement face à chaque toile. Elle avait enlevé ses lunettes. Elle soupirait, mais le Jésuite ne savait si c’était l’émotion ou simplement le souffle qu’elle avait court. Quand elle eut fini le tour de la salle, elle se tourna vers son compagnon, qui remarqua qu’elle avait, comme lui, les yeux bleu, bleu mais creusés. Cette femme est fatiguée, très fatiguée, pensa le frère.
— Mon père, puis-je vous demander un service ?
— Je ne suis pas « père », mais un simple frère et tout autant capable de rendre service, lui répondit-il en la fixant.
Elle sortit une enveloppe de son sac.
— Voilà, je voudrais que vous donniez cette lettre à Dino. Mais pas tout de suite, seulement lorsque l’exposition fermera ses portes. Je peux compter sur vous ?
Son ton était suppliant.
— Mais si vous voulez, vous pouvez le rencontrer, il est au village.
— Non, non. Je ne veux pas le voir. On s’est connu autrefois, il y a longtemps, dans une autre vie. Mais j’ai bien changé et il ne me reconnaitrait pas.
Le frère la regardait en fronçant les sourcils. Ses yeux bleu essayaient de percer le rideau qu’elle avait baissé devant les siens. Mais elle remit ses lunettes.
— Il serait peut-être content de vous retrouver.
— Je comprends. Vous ne souhaitez pas faire ma commission.
— Mais si. Je vous rendrai ce service. Je pensais simplement faire plaisir à Dino.
— C’est trop tard. N’insistez pas. Attendez.
Elle sortit un stylo de son sac et ajouta une phrase au dos de l’enveloppe. Le frère prit la lettre et promit de s’acquitter de sa tâche de facteur selon les conditions demandées par l’expéditrice.
Ils retournèrent à la chapelle. La ministre pérorait toujours.
— … Gérer une crise sanitaire, c’est conduire une Ferrari sur une route verglacée. C’est très compliqué… Le Louvre a réouvert lundi dernier. J'ai visité le Louvre, on voit les techniques de sécurité qui sont respectées. On visite même le musée de façon plus confortable. Finalement, tout est réouvert, tout est réouvert ou rouvert ? Comment dit-on Julien ?
—.Rouvert.
— Rouvert, pardon. La ministre de la Culture doit réviser sa grammaire. Les chantiers redémarrent et on peut parler de Notre-Dame de Paris. Les salles de cinéma aussi. Alors, ce dossier sanitaire est extrêmement important. Je ne peux pas le gérer seule. Il faut que je le gère avec le ministère de la Santé, bien entendu, les autorités de santé publique. Quand même, la santé est tout à fait capitale. Mais on donne à la culture des consignes extrêmement précises qui sont, il faut le dire, antinomiques avec la survie de ces outils culturels…
On ne pouvait plus l’arrêter.

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