Épisode 7 : Ministre et anniversaire

 

T2 des Chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
La Vierge incandescente
 

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La nouvelle ministre de la Culture - une femme succédait à un homme - avait pris ses fonctions au lendemain de l’inauguration de l’exposition 2020 de Covaulles-les-Deux-Clochers. Notre collectionneur suivait avec gourmandise ses premiers pas. Elle disait vouloir « mettre la culture au cœur du plan de reconstruction de notre pays » après la crise du coronavirus.
Dans un entretien à France Inter, elle avait ajouté concernant Notre-Dame : « On doit respecter ce chantier. Et je pense en plus qu'au niveau de l'opinion publique et du sentiment des Français, on l'a vu à travers l'émotion ressentie lors de l'incendie de Notre-Dame, ça a dépassé ceux qui croient au ciel. Ceux qui n'y croient pas étaient aussi de la même façon en larmes devant Notre-Dame. » Et un peu plus tard : « J'ai vécu ce confinement comme une souffrance intense. Comme si on m'arrachait un morceau de mon cœur, de mes bras. Je suis quelqu'un qui sort tous les soirs. On parle souvent de mon amour pour l'opéra, mais je vais au théâtre, je vais dans les musées, je vais dans les expos. Rien de ce qui est culturel ne m'est étranger. »

Sans attendre la suite, le collectionneur avait pris son téléphone et cliqué sur le numéro du chef du cabinet de la ministre qu’il avait dans ses contacts. 
— Julien ?
— Oui, comment allez-vous ?
— Je voulais vous féliciter pour votre promotion.
— Je vous remercie, mais je ne suis pas sûr d’être à la hauteur.
— Moi, j’en suis persuadé, vous avez les épaules. Je vous appelle justement pour cela, car j’ai une suggestion à vous faire, une de celles qui confortera votre réputation.
— Je vous écoute.
— De quoi satisfaire la ministre, j’en suis sûr.
— Dites m’en deux mots rapides, j’attends un rendez-vous.
Finalement, ce fut plus long. Intéressé, le nouveau directeur du cabinet ministériel avait demandé des explications. Il fallait profiter de la période de lune de miel, avant que la ministre ne soit écrasée par le poids des charges qui lui incombaient, argumentait le collectionneur. La ministre était à l’affut d’initiative la démarquant de ses prédécesseurs et celle-là pourrait la mettre sur le devant de la scène au moment où le sanitaire monopolisait toute l'attention. Placer la France à l’avant-garde d’un courant artistique émergent en s’appuyant sur un joyau national au centre de l’actualité, c’était une aubaine inespérée pour une ministre fraichement nommée. Aucun chargé de communication ministériel n’aurait été capable d’imaginer un tel coup pour faire du buzz. Le nouveau chef de cabinet fut réceptif à la proposition. Il en parlerait à qui de droit.

Et puis « le Président avait fait de Notre-Dame une affaire toute personnelle », avait-il ajouté. « Les grands esprits se rencontrent » avait murmuré le collectionneur, en souriant à son téléphone après avoir raccroché. 

14

À Covaulles, il restait à fêter l’anniversaire de Dino. Très populaire dans notre petite communauté grâce à son heureux caractère et ses talents de musicien, il était devenu une star par la découverte de ses tableaux exposés. Le village tout entier voulait souffler ses soixante-dix bougies. 
On devait trouver un lieu, une date et une organisation. Le Comité des fêtes, alerté par les bénévoles de l’exposition, avait pris les choses en main. On connaissait les talents de la présidente et de son équipe. Tout le monde avait été rassuré, nous aurions une cérémonie à la hauteur.
Le Centre communal était accaparé par l’exposition, le jardin des Jésuites avait déjà servi pour l’inauguration, il fallait renouveler le cadre. Entre les bâtiments, désaffectés et souvent réaffectés, écoles, couvents, colonies de vacances, fermes fortifiées, la présidente avait l’embarras du choix. Elle avait privilégié un ancien couvent, pour son cloître, et parce qu’il abritait dans ses chambres rénovées les artistes de passage.
La date du 9 juillet lui avait semblé la plus appropriée, après l’inauguration de l’exposition, mais avant le 13 juillet, réservé au feu d’artifice. Après, les commerçants n'étaient plus disponibles. 
Une cagnotte avait été ouverte chez l’épicière pour un cadeau collectif. Les tâches avaient été distribuées et partagées pour la nourriture. Le Comité prêtait le matériel nécessaire, barnum, estrade, sono, tables, chaises, crêpière, friteuse, tireuse, etc. J’avais relayé l’information sur les actualités du site web de la mairie. Et de nombreux Covaullais et Covaullaises avaient donné un coup de main.

Le soir, alors que les invités commençaient à envahir le cloître, j’avais été chargé avec le frère Jacques d’emmener Dino visiter les bâtiments afin de le détourner des derniers préparatifs et de la surprise qui se concoctait. Ce dernier, pas dupe, nous avait suivis, un sourire en coin.
La visite n’était pas sans intérêt. Le couvent était un vrai labyrinthe dans lequel le frère Jacques s’orientait sans difficulté. Certaines parties rénovées avaient perdu leur cachet d’origine. Les cinquante chambres équipées donnaient une idée du potentiel hôtelier de l’ensemble. D’autres ailes du bâtiment avaient gardé leur charme d’origine, leur parquet grinçant de châtaignier et leurs fenêtres à meneaux aux petits carreaux en croisillons qui donnaient sur le parc arboré et, plus loin, la vallée du Rhône et la chaîne des Alpes éclairée par le soleil couchant. C’était pour moi une belle surprise, et, comme nouvel élu, une interrogation sur l’avenir d’un tel potentiel pour le village.
Nous étions arrivés dans une des chapelles du couvent, où trois confessionnaux en bois s’alignaient le long d’un mur. J’ai vu briller les yeux bleus du frère Jacques. Il s’est arrêté et a fixé l’artiste. 
— Puisque nous sommes entre nous, Dino, je voulais te poser une question.
— Je sentais monter la curiosité du confesseur. Mais je n’avouerai rien, répondit le peintre-musicien en rigolant.
— Combien de fois faudra-t-il répéter que je ne suis qu’un frère qui ne peut pas prononcer d’absolution ? Garde tes péchés. C’est la sensibilité de l’artiste que j’interroge. 
— Tant pis, vous ratez une occasion de vous instruire… Mais je vous écoute tout de même, mon frère !
— Dis-moi, donc. Qu’as-tu pensé du « sermon » de l’artiste sur la tapisserie le jour de l’inauguration de l’exposition ?
— Ah, ce manifeste féministe militant vous a choqué. J’en étais sûr ! rétorqua Dino, riant de plus belle.
— Choqué ? Pas du tout, il m’a ému, au contraire.  Dérouté plutôt, pas le propos mais le ton de l’orateur. Il ne paraissait pas très convaincu par sa harangue, pourtant fort passionnée et engageante. Elle aurait mérité un avocat brillant, plaçant subtilement sa voix pour faire taire l’assistance, pas un récitant monotone, lisant son papier. Cela m’a rappelé les lectures des Écritures à la cantine du séminaire pendant que nous étions interdits de parole, en pire car tout le monde au cocktail parlait en mangeant et n’entendait presque rien.
— Ouais, c’est vrai, il a un côté enfant de chœur, Théo l’artiste. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, à lui. 
— Arrête un peu avec tes allusions au ciel. Pour ça, j’ai de meilleures références.
— Ok, ok. Plus sérieusement, je soupçonne qu’il y a une bonne raison à la démotivation de notre orateur.
— Nous sommes donc deux à avoir des soupçons…
— Ouais, c’était pas lui qui l’avait rédigé, le sermon.
— Pas lui, oui, plutôt une femme, je pense. Un homme ne s’exprimerait pas de cette façon.
— Ouais, une femme, passionnée. Celle qui a peint le tableau de Notre-Dame.
—  Hein ! Alors, ce ne serait pas Théo, l’auteur du tableau, m’exclamai-je ! J’y crois pas.
— J’ai eu des doutes dès que je l’ai aperçu sur l’ordinateur de Jérémie. Mais le manque de conviction du récitant les a confirmés. Celui qui l’a lu ce texte magnifique ne l’a pas écrit, c’est clair. Et celui, ou plutôt celle, qui l’a écrit, est à l’évidence l’auteur du tableau. C’est le même cri de rage.
— Une femme ? Et ce serait qui, cette femme inconnue, d’après toi, insistai-je ?
— Inconnue de vous, peut-être, mais pas de moi. Une grande artiste oubliée : Betty Binder, la mère de Théo. J’ai reconnu sa passion et son talent dans ses mots et ses pinceaux. C’est elle la responsable, l’autrice, j’en suis persuadé.
— Même si je serais moins affirmatif, j’ai eu la même intuition d’un texte rédigé par une femme, acquiesça le Jésuite. Je n’avais pas pensé à la maman. Mais ça a du sens.
— Moi, j’y crois toujours pas. Pourquoi tout ce cirque, alors ?
— Ça, faudrait leur demander, à elle, à son fils ou au commanditaire du tableau.
— Même si ces quelques étrangetés ont éveillé ma curiosité, cela les regarde. Ils ont leurs raisons. Il n’y a rien d’illégal ni d’immoral dans tout cela à notre connaissance. Soyons satisfaits d’avoir hérité de cette tapisserie magnifique et ne compliquons pas la situation. J’ai eu assez de mal à convaincre le recteur.
Ce fut la conclusion du frère Jacques, qui mit fin à la conversation, conclusion qui m’avait laissé perplexe. Elle était plutôt paradoxale. Il avait interrogé Dino, mais ne souhaitait plus maintenant avoir une réponse précise, au-delà d’un vague soupçon partagé. J’avais un peu de mal avec la logique jésuite, qui faisait cohabiter les contraires, mais je commençais à m’y habituer.

On nous attendait dans le cloitre. Il fallait revenir sur nos pas. Nous croisâmes Théo qui, nous dit-il, allait chercher quelque chose dans sa chambre. 

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