Épisode 13 : Explosion et hélicoptère

 

T2 des Chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
La Vierge incandescente
 

25

Le troisième matin, un groupe de bénévoles avait fait le tour des maisons isolées. Les soldats du feu avaient bien combattu : pour le moment peu de bâtiments avaient été engloutis.
 
Il ne restait plus qu’un camion auprès de cette maison-là. Les deux autres étaient partis, appelés par le PC sur des foyers plus dangereux. Le vent avait éloigné les flammes de ce lieu perdu. Le lieutenant Thomas avait la responsabilité de la brigade de six pompiers, six Covaullais bénévoles, deux femmes et quatre hommes : Laurence, Julie, Kévin, Sékou, Louis et enfin Thomas, bien sûr. Leur mission était de rester sur place pour compléter la sécurisation.
C’était une vieille maison traditionnelle en pierre, typique de la région. Une ferme abandonnée depuis longtemps, une ferme modeste, pauvre, aux murs épais en pierres de granit troués de petites fenêtres au sud et à l’est. L’étable attenante, pour cinq ou six vaches et un cheval ou un âne, surmontée d’un grenier à foin, ouverte à tous vents, menaçait ruine. La vie des paysans montagnards de Haute Ardèche avait été rude. Ils avaient exploité cette terre aride au relief accidenté, en se battant chaque jour pour récolter quelques grains, quelques pommes de terre, des légumes dans le potager, ramasser les œufs des poules, écorcher le lapin et, une fois l’an, tuer le cochon. Autrefois, la ferme était au centre d’une grande clairière. Des prés, entretenus pour nourrir les animaux, s’étendaient sur le flanc de la montagne, étagés grâce à des murets bâtis, entretenus et agrandis, pierre après pierre, génération après génération. Cette page était tournée depuis longtemps, les derniers enfants avaient fui une vie qu’ils ne supportaient plus, rude, laborieuse, misérable, trop éloignée du confort et des plaisirs de la ville qu’ils observaient à la télévision. Le propriétaire actuel du terrain avait planté des arbres, des douglas, idéaux pour le bois d’œuvre, qui poussaient tout seuls, serrés, tellement serrés qu’il faisait nuit en plein jour dans la forêt, serrés et subventionnés. Il ne s’en préoccupait guère et avait laissé la végétation se rapprocher de la maison. 
Des Covaullais étaient montés la veille pour débroussailler les abords. Avec leurs collègues, nos sapeurs avaient largement arrosé le tout, les arbres proches ainsi que les bâtiments.
Le feu paraissait loin, ce matin. Le danger n’était pas immédiat, c’est pourquoi il n’était resté qu’un camion sur place.
— Ouf, je préfère être là. C’est moins chaud qu’hier, soupirait Louis, le plus vieux de l’équipe qui tenait une lance et continuait de mouiller les alentours.
— Ouais, remarqua Laurence, qui portait le tuyau sur son épaule derrière lui pour en alléger la manipulation. Ya des moments où j’aurais cru qu’y avait un pyrokinésiste planqué quelque part, tellement ça s’allumait partout.
— Un quoi ?
— Un pyrokinésiste, un elfe qui peut mettre le feu à distance.
— T’es vraiment branque d’inventer des trucs pareils, pourtant tu bois pas de rosé à la pause, ou alors en cachette sûrement.
— Pff, toujours aussi relou. Tu connais pas Les gardiens des cités perdues, la meilleure saga d’heroic fantasy ? Faut apprendre à lire, tonton !
— Oh, okay, tu vis dans les livres… de héros comment, tu dis ?
— Heroic fantasy, achète-toi un sonotone !
— Un peu de respect pour les vieux… moi, je suis héroïque en vrai et plein de fantaisie en vrai, je m’cache pas derrière les pages d'un livre. En chair et en os. Surtout en chair, d’ailleurs. Tu devrais essayer de me feuilleter.
— Bas les pattes ! Même pas en rêve ! T’es pas mon style.
— Quelle époque ! Les jeunes, ça sait plus rigoler.
— Surveille ta lance ! Tu pisses de travers…
— Pff.
— Ben je croyais que tu voulais rigoler.
Leurs taquineries habituelles avaient recommencé. C’était bon signe. Il fallait décompresser. Les autres étaient répartis autour de la maison. Thomas s'occupait du camion. Régulièrement, il faisait le tour en demandant à tout le monde de rester concentré. Ce n’était pas facile, ils étaient épuisés.
 
Et puis, ils ont entendu un grand bruit. Un ronflement s’approchant rapidement. Toute l’équipe a couru vers le camion, Louis et Laurence avaient lâché la lance. Ils ont levé la tête. Un avion, un canadair, est passé en rase-motte juste au-dessus de la maison. Les hélices faisaient un bruit d’enfer et leur souffle avait balayé la clairière. Instinctivement, ils s’étaient baissés, deux pompiers avaient même plongé sous le véhicule. Avec toutes ces émotions, ils étaient à cran.
— Bonne nouvelle, on a du renfort, cria Thomas en regardant l’avion disparaître à la cime des arbres. On va s’en tirer maintenant. Mais c’est pas une raison pour abandonner vos postes. Sékou et Julie, remplacez Louis et Laurence à la lance et arrosez de l’autre côté.
Tout le monde s'est réparti de nouveau sur le terrain. La surprise passée, le cœur était moins lourd. Les canadairs, c’était la victoire assurée. L’eau tomberait en abondance du ciel, 6 000 litres par avion sur les principaux foyers, les plus inaccessibles. Au sol, ils n’auraient plus qu’à finir le travail et à surveiller pour contrer les nouveaux départs. Avec toutes les brigades présentes, on en viendrait vite à bout.
Ils se mirent à chanter, du Johnny, évidemment. Sans se concerter, ils ont évité un titre, celui qui avait accueilli Dino à son anniversaire avec les lumignons. Sékou, qui avait la plus belle voix, a entonné le second qu’ils avaient découvert à la fête : « Elle m’oublie ». La bonne humeur était revenue.
 
Et puis, de nouveau, le bruit s’est fait entendre. Ils ont tous levé les yeux pour voir l’avion. Mais le son était plus sourd. Une saute de vent. Un crépitement. Fort, de plus en plus fort. Et la température s’est mise à monter, monter brutalement.
— Le feu ! Autoprotection, cria Thomas.
Les flammes galopaient sur les cimes à grande vitesse. La forêt était toujours sombre en bas, mais illuminée en haut, « une forêt noire », un énorme gâteau d’anniversaire dont un géant allumerait les bougies. C'était un tsunami de feu sur la canopée, poussé par le vent, dévorant le haut des arbres. La chaleur se faisait intense. Rien ne l'avait laissé prévoir.
Ils lâchèrent tout et plongèrent sous le camion. Thomas avait déclenché la sécurité, le rideau d’eau qui arrosait le véhicule et les protégeait de la chaleur. Allongés les uns à côté des autres, ils virent le toit de la grange prendre feu, puis celui de la maison. Malgré l’humidité, ils s’étaient embrasés brutalement par simple convection tellement la température s’était élevée rapidement en hauteur. En bas aussi il faisait chaud.
— Tu as peur, chuchota Julie, à côté de Thomas ?
— Oui, un peu… beaucoup, avoua-t-il finalement comme elle le regardait.
— Je t’aime, déclara-t-elle, mais en silence, juste avec ses lèvres.
Il aurait voulu l’embrasser, la prendre dans ses bras. Avec le casque et l’équipement, c’était compliqué. Et puis il y avait les autres…
Il se releva. La vague était passée, le danger n’était plus immédiat. Mais son retour était imminent. La forêt entière allait brûler. La maison était perdue. La situation serait bientôt intenable. Il fallait fuir.
— Tout le monde embarque. On se tire.
Ils abandonnèrent les tuyaux et le matériel sorti. Le camion démarra et fit demi-tour vers le chemin de terre. Julie, collée à la fenêtre, regardait la ferme qui brûlait. Sous ses yeux, une explosion brutale se produisit, éclairant son visage. Le toit vola en éclat. Une flamme s'échappa vers le ciel sur plusieurs dizaines de mètres. Thomas accéléra, ils quittaient la clairière, puis la forêt qui s’embrasait.
 
Personne ne dit mot jusqu’au village. Ils avaient traversé une montagne ravagée comme un champ de bataille abandonné. Encore choqués, après avoir garé le camion sur la place, ils se dirigèrent vers le camping pour se laver de ces émotions trop fortes pour être racontées. Tous sauf Thomas, qui se rendit au PC faire son rapport.
Puis, à son tour, il atteignit le bâtiment des douches. Comme il passait dans le couloir, une porte s’ouvrit brusquement et on le tira violemment dans la cabine.
— Mais…
— Chut, l’interrompit-elle, en plaquant une main mouillée sur sa bouche. 

26

À la vue des deux canadairs, Jules avait exulté. Il s’était exclamé :
— Ça y est, on est sauvé !
Et il était allé chercher dans son bureau, une bouteille de saint Jo qu’il avait partagé avec tous les présents à la mairie ce matin-là. Mais notre joie avait été de courte durée. Après un premier largage, on ne revit plus les avions.
 
Avec le vent tournant et les rafales, le feu débordait de partout, avançant à grande vitesse, avalant les arbres. Les flammes étaient gigantesques, la fumée enveloppait tout. L’incendie se rapprochait du bourg de l’autre côté de la montagne. Il détruisait les lignes électriques déclenchant des détonations et d’effrayantes gerbes d’étincelles. Les habitants des maisons les plus exposées les quittaient en toute hâte. Une colonne de pompiers s’était placée devant un restaurant pour protéger sa citerne de gaz. Le danger était réel, imminent.
Les autorités en avaient pris la mesure. Faute d’avion, le sous-préfet s’était déplacé depuis Tournon et avait ordonné l’évacuation du bourg de trois cents habitants. Il en restait en réalité beaucoup moins sur place, une bonne partie avait déjà fui cette aventure mortifère. Les autres refusaient d’abandonner leur maison qu’ils voulaient défendre coûte que coûte. L’équipe municipale avait mis à l’abri les archives et réuni tous les extincteurs disponibles pour protéger le bâtiment républicain.
Puis, dans un nouveau caprice, le feu avait pris une autre direction. Le vent s’était calmé, mais un monstre de braise était toujours tapi et pouvait se réveiller à tout moment. Le découragement était palpable chez les pompiers comme dans la population.
 
Et, en fin d’après-midi, le miracle eut lieu. Un nouvel orage éclata, pas un orage sec comme trois jours auparavant, mais cette fois avec de la pluie, pas une petite averse étriquée, une pluie diluvienne et soutenue pendant plusieurs heures sur l’ensemble du massif. Le nuage éteignit la totalité des flammes et des braises jusqu’à la plus petite et mouilla copieusement la montagne, interdisant tout nouveau départ immédiat.
Avant d’aller au lit, la petite Zoé, qui n’avait jamais perdu espoir, annonça gaiement à sa grand-mère :
— Le dieu de la forêt a retrouvé sa tête, tout va repousser maintenant.
— Ne dis pas de bêtise, lui répondit la vieille femme.
— Mais si, mémé. T’as rien compris, normal tu dormais pendant le film.
Le soulagement fut immense, même si nous, les adultes, ne savions pas comment interpréter tous les événements de ces derniers jours : le démarrage inattendu de la catastrophe, son développement apocalyptique, et puis sa fin brutale et presque décevante, pas à la hauteur. Qu’avions-nous fait pour mériter un tel sort ?
Mais il était trop tôt pour s’interroger et tergiverser. Il fallait réparer, ranger, réorganiser, et aussi surveiller le terrain pour éviter tout nouveau départ de feu. Des fumerolles s’élevaient un peu partout.
 
Le cinquième jour, les brigades de pompiers extérieure ont plié bagage. Celle de Covaulles-les-Deux-Clochers était chargée de récupérer le matériel abandonné sur le terrain : les tuyaux laissés précipitamment devant l’avancée des flammes, les multiples bouteilles de plastique vides, les outils… le camion prêté par la mairie débordait au retour.
Le matin, un hélicoptère s’était posé sur le terrain de foot. Les pompiers avaient l’habitude, c’est là que l’hélico embarquait des victimes dont l’urgence des soins interdisait un transport en ambulance. Mais la passagère qu’il déposait cette fois n’était pas en danger. C’était la préfète qui venait constater la situation avec les autorités du Service départemental d’incendie et de secours toujours présentes et les maires et leurs adjoints.
Autour d’un nouveau verre de saint Jo, cette fois avalé sans réticence, nous fîmes le bilan : une surface de mille deux cents hectares avait brûlé ; une ferme en exploitation, une résidence secondaire, trois maisons inoccupées et une grange avaient disparu dans les flammes. Nous étions encore traumatisés par ces trois jours d’enfer, mais la préfète se voulait rassurante.
— Je suis venue vous féliciter. Un incendie énorme et pas une victime, seulement quelques maisons qu’on peut compter sur les doigts d’une seule main, malgré l’ampleur de la surface noircie que j’ai pu observer du ciel. C’est exceptionnel, comparé aux sinistres de même taille dans d’autres départements. J’ai fait une note pour le ministre. Je lève mon verre au courage des pompiers, venus nous aider de toute la France, et à la résilience de la population ardéchoise ! Je salue le sens des responsabilités de nos maires républicains ! Bravo à toutes et tous !

Jules était aux anges. Il raccompagna, lui-même dans sa voiture de sport, la préfète jusqu’à son hélicoptère.

A suivre... Épisode 14 : Vandalisme et disparition

 

Trois tomes des Chroniques déjà disponibles 

 



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