Épisode 12 : Torches et brigades

 

T2 des Chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
La Vierge incandescente
 

23

Tôt le lendemain matin, les sapeurs-pompiers de Covaulles étaient partis combattre un incendie allumé par l’orage dans la vallée du Doux. Ils étaient descendus à une dizaine avec deux véhicules. Le « camion citerne feux de forêt », qui faisait la fierté de la brigade, était de sortie avec son réservoir et son dévidoir.
Une intervention sur un feu de forêt était rare, spectaculaire et dangereuse. La majorité des appels sur notre territoire isolé de montagne concernaient l’assistance aux personnes, accidents divers, crises cardiaques, AVC... Les pompiers étaient notre SAMU, un SAMU sympathique dont on connaissait et tutoyait tous les secouristes. Grâce à eux, les anciens dormaient plus tranquilles. Chaque fois que nous entendions une voiture démarrer, faisant ronfler son moteur depuis le Centre d’Incendie et de Secours, situé sous la mairie, puis lancer la sirène quand elle arrivait à la rue principale, nous nous interrogions. Quel sinistre ? Qui est la victime ? Et nous remercions en silence les pompiers d’astreinte, souhaitant que la rapidité de leur intervention soit salutaire.
La brigade du village était composée de volontaires, bénévoles, commandés par un capitaine bientôt à la retraite. Thomas, le lieutenant en apprentissage, prendrait ensuite le relais. On les voyait faire des exercices dans le parc des jeux d’enfants. On les applaudissait quand ils défilaient derrière la fanfare municipale aux fêtes nationales. Ils étaient fiers de servir et nous étions fiers d’eux. Ils symbolisaient le sang qui coulait dans les veines du village, notre capacité à être autonome, à préserver les vies, la vie, la nôtre.
La brigade était mixte et balayait toutes les générations. Chacun montait en grade grâce à des formations assidument suivies. Le recrutement commençait à seize ans, les plus jeunes encadrés par les plus expérimentés. Les anciens restaient fidèles, toujours présents aux fêtes et cérémonies grâce à l’amicale.

Nos pompiers avaient retrouvé d’autres équipes des bourgs voisins sur le feu de forêt de la vallée du Doux. L’été était chaud et sec. La foudre avait enflammé un arbre. Et l’incendie avait vite gagné en surface. Ils avaient bataillé dur, jusqu’en fin de journée. Le vent attisait les braises, les retours de flamme étaient dangereux. Enfin, ils en étaient venus à bout. Le soir, après avoir rangé tout le matériel et s’être congratulés, ils étaient passés sous la douche. Il fallait se débarrasser d’abord de l’équipement. Des pieds à la tête, cela prenait un moment. Ils étaient sales, les figures noires sur la surface laissée libre par le casque. Le reste puait, la transpiration et surtout la fumée qui imprégnait les vêtements, les cheveux, la peau Malgré le savonnage énergique, ils se séparaient difficilement de la mémoire olfactive de la journée.

Une odeur âcre flottait aussi dans le village depuis l’après-midi, mais ce n’était pas la leur ni celle des flammes qu’ils avaient éteintes. Le vent avait changé, il venait du sud. Une fumée avait envahi les rues et coiffé la basilique. L'orage avait tourné longtemps dans la nuit après la projection du film et les impacts de foudre s’étaient multipliés. Un autre sinistre, impossible à localiser précisément, s’était déclaré dans la montagne, plusieurs foyers dispersés peut-être. Depuis la mairie, nous avions téléphoné au 18. Deux autres équipes, venues de la vallée, s'en chargeaient. Les nôtres devaient se reposer.

Le jour suivant, le 16 juillet, le feu n’était pas circonscrit. Au contraire., il avait pris de l’ampleur. Plusieurs casernes avaient été appelées en renfort. Les pompiers se répartissaient sur le flanc de la montagne pour atteindre les foyers qui se jouaient d’eux sur ce relief accidenté. Un hélicoptère avait fait des allers-retours avec une poche de six cents litres toute la matinée, puis avait disparu. Les canadairs auraient été plus efficaces, mais tous étaient occupés dans des territoires plus peuplés, où d’autres feux menaçaient directement des habitations. Nous n’étions pas prioritaires.
Pourtant, les premières maisons étaient atteintes. Déjà une ferme, dans une clairière vers le sommet, n’avait pu être sauvée. Poussant leurs vaches et leurs ânes affolés, suivis d’un tracteur avec une charrette pleine, ses occupants étaient arrivés au village. Ils avaient raconté leur impuissance et leur désarroi face aux « flammes qui dévoraient les arbres à la vitesse d'un cheval au galop et menaçaient de les encercler ». Ils avaient sorti en hâte les bêtes, réuni quelques affaires et abandonné le reste au monstre, la maison, les bâtiments et leur contenu. Leur récit avait installé l’angoisse dans le village.
Deux hameaux atteints par l’incendie avaient pu être préservés à grands renforts de lances. Les flammes bondissaient sur leurs flancs. La peur écarquillait les yeux luisants des plus jeunes pompiers qui, pourtant, ne renonçaient pas. Les habitants dégageaient les limites des bois avec des pelles et des pioches.
Le vent soufflait en rafales tournantes, attisant et emportant braises et rameaux incandescents. Les arbres et les buissons se transmettaient les flammes dans des directions changeantes. Les animaux s’enfuyaient de tous côtés. Plusieurs, pris au piège, encerclés, affolés, transportaient l’incendie, la fourrure en feu. Anticiper les caprices d’un tel désastre devenait mission impossible.
Comme dans Princesse Mononoké, le dieu de la forêt était en colère, la nature tout entière se révoltait, grondait comme un monstre affamé. Certains d’entre nous s’interrogeaient sur la faute que nous aurions pu commettre. Les uns incriminaient la laie tuée par le lieutenant de louveterie , d’autres, proches d’Albert et de plus en plus nombreux, accusaient la tapisserie et l’exposition de la chapelle sans expliquer clairement en quoi un blasphème contre le dieu des chrétiens pouvait fâcher un dieu païen, mais « peut-être ne faisaient-ils qu'un » avait suggéré Élisabeth. Quoi qu’il en soit à l'évidence, le scénario du film projeté, deux jours plus tôt, se réalisait sous nos yeux.
À la nuit tombée, le feu s’était installé tout en haut de la montagne, sur la crête, dévorant un arbre après l’autre en d’immenses torches de trente à quarante mètres de hauteur, dans un son et lumière crépitant, jaune et orangé, qui se détachait sur le ciel assombri. Le spectacle dans la nuit noire, sans lune ni étoiles masquées par la fumée, était grandiose, mais nous ne l’admirions pas. Les spectateurs s’étaient massés sur la petite route qui menait au hameau où nous habitions, ma femme et moi. Ce n’était pas des touristes, des vacanciers ou des badauds attirés par le sensationnel, mais des gens accablés, désolés d’assister à la destruction du paysage, de ces bois qu’ils aimaient, parcouraient, autrefois, avant la catastrophe, en promenade, à la recherche de champignons ou à la chasse, le fusil en main. Ils se lamentaient, s’interrogeaient sur l’avenir de la montagne et le leur, en toussant. L’air était devenu irrespirable. 

24

À l’aube du deuxième jour, le feu avait dévoré plusieurs centaines d’hectares. Il était devenu clair que, sans appui aérien, l’incendie serait incontrôlable. On pouvait, au mieux, tenter de le contenir sur des flancs peu habités, là où il ferait les dégâts les moins dommageables. La priorité était de protéger le maximum de maisons et d’éviter qu’il n'atteigne notre village ou, de l’autre côté de la montagne, un village voisin plus menacé encore par la direction du vent qui avait tourné une nouvelle fois.
Des brigades de toute la France convergeaient vers Covaulles-les-Deux-Clochers, plus de cinq cents pompiers issus de vingt départements. Notre population avait subi une mutation radicale. Les estivants le quittaient, fuyant les conditions atmosphériques pénibles et l'ambiance mortifère. Les soldats du feu caparaçonnés étaient maintenant plus nombreux que les touristes et même les résidents permanents.
Les gendarmes, nombreux aussi, étaient présents sur toutes les routes pour régler la circulation. Ils décourageaient la montée vers nos villages pour les déplacements non essentiels. Ils interdisaient l’accès aux routes trop proches de l’incendie et à celles indispensables aux véhicules de pompiers pour leur ravitaillement et leur rotation.

L’exposition avait fermé ses portes. Toutes les animations estivales étaient annulées. Néanmoins, le village ne baissait pas les bras. Il fallait assurer l’intendance de cette nouvelle troupe. La grande place du Moulin, configurée pour accueillir les autobus des pèlerins aujourd’hui absents, était pleine de véhicules rouges en rotation continue. Une cantine, ouverte en permanence, y distribuait de la nourriture. Les bénévoles se relayaient pour aider à la cuisine. Un camion remontait le ravitaillement de la ville la plus proche. D’autres, sur des quads, distribuaient des packs d’eau potable aux pompiers au combat, sans se faire piéger par les caprices de l’incendie. Devant les flammes, la chaleur et l’effort étaient intenses, on se dessèche vite et il faut boire beaucoup.
A la mairie, nous recensions les hameaux et leurs habitants. Nous préparions des lieux d’accueil pour les éventuels sinistrés et réfugiés. Heureusement, le village n’en manquait pas et les Jésuites avaient ouvert leur maison, immense et vide. Nous téléphonions aux plus vulnérables, les rassurions, leur proposions un hébergement et une assistance si nécessaire. Plusieurs personnes âgées avaient demandé à être évacuées. Nous avions relogé provisoirement dans le village trois familles d’un hameau trop exposé. Une permanence était organisée où nous nous relayions pour recevoir ceux qui le désiraient et régler leurs problèmes, nombreux dans cette situation inédite et angoissante. Il fallait surtout écouter, répondre aux inquiétudes et rassurer. Mais nos réponses étaient bien fragiles, nous étions bien peu assurés nous-mêmes.
De l’autre côté de la montagne, les camions-citernes de plusieurs milliers de mètres cubes se suivaient comme une file de fourmis rouges sur une route étroite vers un petit lac. Ils aspiraient l’eau pour remplir leur réservoir et remontaient, croisant difficilement les descendants. Puis, ils se dispersaient pour alimenter les pompes et les lances des soldats répartis dans toute la montagne. Leur combat était éreintant et sans espoir d’accalmie proche. Le poste de commandement, installé sur la place du Moulin, tentait de distribuer au mieux les moyens devant un ennemi dont les caprices étaient imprévisibles. Ils organisaient les relèves, garnissaient les nouveaux fronts. 
Les pompiers se dépensaient sans compter, mais leurs efforts étaient vains. Quand ils avaient réussi à contenir les flammes d’un côté, il leur fallait souvent remonter rapidement dans leur véhicule pour s’échapper, menacés par un foyer qui les avait contournés. Les plantations étaient trop serrées, les essences trop uniformes, mal exploitées et peu entretenues, les chemins d’accès inexistants, les points d’eau éloignés. Le feu pouvait couver, invisible, pour embraser brutalement le flanc d’une colline. Il était impossible de repérer à l’avance les dangers masqués par la fumée qui couvrait tout. 
Le PC était débordé. Les équipes revenaient fourbues. Noires de suie et puantes, elles tentaient de se décrasser aux douches du camping, et de prendre du repos, dormant le plus souvent sous leur camion avant de repartir.

Le soir du deuxième jour, Jules et le maire du village voisin, menacé lui aussi, avaient accueilli un sénateur du département, avec lequel ils étaient montés constater l’avancée du désastre. Le paysage était sinistre. La forêt avait disparu totalement sur de grandes étendues noires, ou plutôt toutes en nuances de gris, en deuil, funestes, encombrées de troncs calcinés, et parfois de cadavres d’animaux sauvages. Des fumerolles s’élevaient de partout, comme des bâtons d'encens, mais l'odeur était âcre, prenante, affreuse, angoissante, à la fois poisseuse et acide. Les racines brûlaient encore dans le sol, elles se consumeront pendant des semaines. Près d’une maison préservée, entourée de sapins transformés en squelettes noircis, ils avaient pu imaginer le combat acharné qui avait dû s’y dérouler, un véritable corps-à-corps. Ils avaient serré la main de quelques équipes, les avaient remerciées et avaient senti le découragement qui les gagnait.
Revenus à la mairie, ils avaient fait le point. L’étendue du sinistre dépassait maintenant les cinq cents hectares. Il se rapprochait des villages, tantôt semblant ralentir, tantôt au contraire dévalant les pentes en rugissant comme une bête féroce et affamée, selon les caprices du vent. Il pouvait s’engouffrer dans les vallées avoisinantes et voyager plus loin, beaucoup plus loin. Tous les scénarios étaient envisageables, même les pires.
Tous les hameaux au sud de Covaulles et ceux au nord de l’autre village avaient été évacués. Il fut convenu qu’il fallait envisager une évacuation plus large encore, celle des deux bourgs. Ce n’était qu’une hypothèse à ne pas ébruiter pour ne pas affoler la population. Le sénateur allait insister auprès du préfet pour que des moyens supplémentaires, notamment aériens, soient envoyés.

Les gens n’avaient pas dormi cette deuxième nuit, restant dehors parfois allongés à même le sol, hébétés, silencieux ou se lamentant sans espoir, les yeux fixés sur les lueurs rougeâtres qui parsemaient la montagne. On distinguait mal où se situait le danger, comment progressait-il ? Avait-il déjà passé telle ou telle rivière ? Remontait-il tel coteau ? C’était une veillée funèbre. Des chiens affolés hurlaient, ajoutant un son lugubre au spectacle d’apocalypse.

A suivre... Épisode 13 : Explosion et hélicoptère

 

Trois tomes des Chroniques déjà disponibles 

 


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Des polars en Nord Ardèche en feuilleton

Épisode 1 du T4 : Du théâtre et un miracle

J'ai déjeuné chez mon assassin !