Épisode 11 : Croisés et princesse
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
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Albert, un ancien du village, était très remonté contre Covaulles’Art Expo. Il était d’un tempérament rancunier. Son hostilité était entretenue par une vieille querelle jamais soldée. Tout était bon pour dénigrer l’association.Il n’avait pas apprécié l’esthétique de la tapisserie, mais il savait le frère Jacques enthousiaste. Elle n’était pas le meilleur angle d’attaque. La mort de Dino par overdose lui avait fourni un argument qu’il ne s’était pas privé de marteler à l’apéro au comptoir de la Caverne de l’ours. La popularité de l’artiste en réduisait la portée. Hélène, ma femme, lui en avait fourni un, bien plus frappant. On touchait à l’âme du village, à ses racines religieuses catholiques, profondément ancrées dans son histoire. Avec ses compagnons de rosé, ils se vivaient comme les derniers défenseurs de l’identité et de la tradition du village. Ils se promettaient de réagir vertement auprès des Jésuites.
— La coupe est pleine, on peut pas laisser passer ça, avait éructé Albert en finissant son verre.
— T’as raison. On te suit, avaient répondu les autres.
Ils étaient déterminés à rencontrer le recteur, bien décidés à faire fermer la chapelle Saint-Gabriel. Il fallait reconquérir les lieux saints.
La colère de ces Croisés aux petits pieds était motivée par les grands dessins qu’Hélène avait affichés à l’entrée de la chapelle. Elle avait organisé un atelier pour les enfants avec quelques membres de l’association du cinéma et Julie, une jeune femme d’une vingtaine d’années qui suivait des cours pour devenir institutrice. L’objectif était de découvrir ou approfondir la richesse de l’inspiration du réalisateur de dessins animés Miyazaki, ainsi que, plus largement, celle du graphisme japonais dont témoignaient, avant les Mangas, les Yōkai, ces dessins de créatures bizarres. Le terme japonais Yōkai renvoie aux phénomènes étranges, qui dépassent l’entendement humain et pourtant sont familiers, du moins aux habitants de l’Asie orientale. De multiples créatures, représentations de monstres, sympathiques ou cruels, animaux grotesques, objets animés, humains hideux, illustrent la vitalité de la culture populaire du Japon depuis le 18e siècle.
La thématique était développée sur les panneaux qui faisaient le tour de la chapelle, derrière la tapisserie. Reprenant des vignettes des dessins animés, il y avait là une belle collection de monstres, fantômes et êtres surnaturels qui peuplaient les scénarios des films. Cette partie était close par une affiche du film Princesse Mononoké. Venaient ensuite quelques Yōkai, plus anciens, magnifiques, drôles ou effrayants, choisis parmi les plus célèbres et spectaculaires, suivis, pour conclure, d’images du chemin des Afars, proposées par l’Office du tourisme. Les Afars sont les lutins traditionnels d’Ardèche-Nord, nos Yōkai à nous. Le surnaturel s’invite dans toutes les cultures populaires de la planète.
Les enfants et Julie avaient adoré. Dans le domaine des monstres, l’imagination enfantine est sans limite, comme l’avait été celle des Japonais conjurant leurs peurs et s’amusant de leur curiosité pour des mondes invisibles. Hélène avait gardé les plus beaux dessins des enfants et les avait affichés à l’entrée de la chapelle.
Des monstres à l’entrée d’une chapelle, cela tenait du blasphème, pensaient Albert et ses compagnons. Ils avaient découvert avec effroi l’étalage des êtres démoniaques qui avaient envahi le bâtiment. Celui-ci était certes désacralisé, mais on y trouvait toujours des statues des saints catholiques, dont saint Gabriel, et des fresques pieuses sur les murs, qui se mélangeaient, la faute à Covaulles’Art Expo avec des idoles païennes.
Le recteur reçut avec aménité les protestataires scandalisés. Il les écouta dans un grand calme et leur assura comprendre leur émotion. La sérénité affichée par le père impressionnait le groupe.
— Saint Brébeuf et saint Gabriel ont été aussi confrontés au paganisme en Nouvelle France. Ils ont su intégrer une part de ces croyances pour convertir les Hurons. Ils ont eu moins de réussite avec les Iroquois qui les ont torturés…
— Mais…, réagit Albert.
— Je suis d’accord avec vous, le coupa le recteur. Il ne faut pas laisser trop longtemps ces dessins qui vous choquent.
— Ah, approuva le groupe en soupirant.
— Je suis sûr que vous serez, de votre côté, d’accord pour que nous agissions avec tact pour ne pas troubler la sérénité du village déjà bien éprouvée ces derniers temps. Je vous propose que l’on attende la projection du film dans deux jours. L’association du cinéma est aussi à l’origine de l’exposition dans la chapelle. Ses membres ne comprendraient pas qu’on les exclut trop brutalement.
— Bien sûr, mon père, répondit le groupe, envouté par la voix suave.
— Mais… répéta Albert.
— Je pense que c’est un compromis que tu peux accepter. Ce n’est que l’affaire de quelques jours repris le recteur en le regardant bien en face.
Albert baissa la tête, dominé. À l’intérieur, il maudissait la Compagnie de Jésus.
Un peu plus tard, le recteur convoqua le frère Jacques. Il lui rendit compte des propos de la délégation qu’il venait de recevoir et ajouta :
— J’imaginais que cette tapisserie allait nous amener des ennuis. Ceux-là n’en sont, à mon avis, que les prémices.
22
Le feu d’artifice du 13 juillet fut grandiose et très applaudi, comme l’avait souhaité Jules. Le bal qui suivait tourna court. Nous n’avions plus vraiment le cœur à la fête après la mort de Dino. Et les enfants ne devaient pas se coucher trop tard. Le lendemain, il y avait cinéma.L’association du cinéma avait proposé une projection en plein air d’un film. Un écran géant avait été installé dans le parc des Pénitents, un théâtre de verdure adossé à la montagne où les Jésuites célébraient la messe du 15 août. Les spectateurs s’asseyaient par terre, les habitués avaient amené un coussin et une petite laine, à 1.000 mètres les nuits pouvaient être fraiches, même en plein été. Mais elle était superflue, il faisait très chaud ce soir-là, comme depuis le début de l’été.
Le titre du film était resté secret. Chaque année l’association du cinéma proposait un « film mystère ». En 2020, à cause des mesures sanitaires, on n’avait pas pu organiser la programmation estivale des films au Refuge du pèlerin, mais on avait gardé, pour cette unique projection en plein air, la tradition du film mystère. La séance était prévue à vingt-et-une heures trente, à la nuit tombée. Petit à petit la pelouse en pente s’était couverte de Covaullaises et de Covaullais, venus avec leurs enfants et petits-enfants, de vacanciers et aussi d’amis et de cinéphiles de villages voisins. On n’atteignait pas la foule du 15 août, mais il y avait bien plusieurs centaines de personnes. C’était un succès.
— Le cinéma vous fait concurrence, frère Jacques...
— Tant qu’on ne mélange pas les genres… le Seigneur à l’esprit ouvert, répondissait-il, échaudé par sa discussion avec le recteur sur les Yōkai.
Il n’est pas sûr, pourtant, qu’il n’y ait pas eu quelques confusions des genres ce soir-là. Involontairement, l’association avait choisi un film qui avait une étonnante résonance avec l’histoire récente du village et allait accentuer encore sa fièvre dans la chaleur de cet été, qui devenait de plus en plus étouffant.
Le film a démarré. Nous avons alors découvert le titre : Princesse Mononoké, un dessin animé du réalisateur japonais Miyazaki. Il avait été choisi par ma femme, en continuité de l’exposition à la chapelle Saint-Gabriel.
— Un dessin animé, c’est pour les gosses, maugréèrent quelques grincheux.
Mais, dès les premières séquences, ils se turent, envoutés, comme l’ensemble du public par la beauté des images et, plus encore, par le scénario. Sur l’écran, un jeune garçon, un prince, tuait d’une flèche un sanglier enragé qui menaçait un village japonais entouré de montagnes et de forêts.
— C’est Lucas, s’était écriée Zoé !
Un profond frisson avait alors traversé l’assistance. Quelques mois auparavant un jeune de notre village, Lucas bien sûr, qui avait une relation particulière avec la forêt, avait été chargé par un sanglier furieux devant les chasseurs alignés et impuissant .
Le prince du film avait attrapé au combat un mal qui rongeait son bras et pouvait contaminer son village, tout comme le virus qui nous avait atteint cette année 2020. La suite du film résonnait tout autant avec les spectateurs.
Les deux histoires, l’ardéchoise et la japonaise avaient trop de points communs. Ce ne pouvait être fortuit. Un jeune malheureux, une forêt merveilleuse, des loups sanguinaires, une battue… il nous manquait seulement la princesse et quelques dieux, mais peut-être hantaient-ils nos forêts... c’était à croire que le réalisateur connaissait Covaulles et qu’il l’avait sublimé et transposé dans le Japon ancien. Ou alors, c’était un magicien. Comme tout bon magicien, il avait ajouté de l’épique, de l’émotion, l’aventure était sauvage, brutale, cruelle et magnifique, poétique, incroyable, déroutante, prémonitoire. Grâce à cette aventure, en retour par identification, notre village devenait extraordinaire, un territoire où la vie prenait une dimension merveilleuse que nos yeux n’avaient jusqu’ici pas perçue. La forêt prenait vie. Des princes et des princesses éclosaient et se multipliaient dans l'assistance !
Le film se terminait en apothéose avec la mort, puis la résurrection du dieu de la forêt, dans un gigantesque incendie qui détruisait la nature, faune et flore. Au même moment, le tonnerre gronda dans la montagne de Haute Ardèche et des éclairs brillèrent sur les crêtes, comme si le réalisateur du film avait pris le pouvoir sur notre temps.
Une fois le projecteur éteint, Albert et ses compagnons avaient entouré le recteur et le frère Jacques. Dans la nuit, des éclats de voix résonnaient. Des « saint Gabriel » étaient martelés par des voix mâles et sonores. La discussion était houleuse. La séance passée, les Jésuites devaient tenir leur promesse et ils semblaient finasser, vouloir encore négocier. Le ton montait.
D’un autre côté du parc, l’association du cinéma avait allumé une lampe butane et proposé un débat sur le film. Une trentaine de spectateurs s’étaient regroupés. Ma femme menait la discussion. L’émotion du groupe était perceptible dans la chaleur étouffante de la nuit.
Julie, la future institutrice, avait levé la main.
— J’ai trouvé San, la princesse, à la fois inspirante et effrayante. Elle est libre, audacieuse. Elle nous donne envie de profiter pleinement de la vie, de croquer dedans. Et, en même temps, elle en prend plein la figure.
— Effrayante, c’est sûr, renchérit Joseph. Mais hideuse aussi, comme le film, qui n’a ni queue ni tête. On ne comprend rien du scénario. Quelle est la motivation des personnages ? Où le réalisateur veut-il en venir ? C’est confus, enfantin.
— Ben moi, je la trouve au contraire craquante, la princesse Mononoké ! J’ai eu un crush, comme le prince. Ce qui est triste, c’est qu’à la fin ils se séparent, affirma Thomas, le jeune lieutenant des pompiers.
— Thomas, tu prends des risques, l'alerta Cicéron : ce n’est pas une demoiselle en détresse, mais une princesse-guerrière, sanguinaire, qui monte sur le dos des dieux loups et attaque le village minier qui menace sa forêt luxuriante et magique dans laquelle elle a grandi ! Joseph, je ne suis pas d’accord. C’est un chef-d’œuvre, ce film. Magnifique, extraordinaire, un merveilleux conte animiste.
— Oui, fascinant, j’ai adoré la représentation de la nature, dit Élisabeth. Animiste aussi, pour sûr, pas très chrétien.
— Pas du tout même, renchérit Joseph. Dommage que les Jésuites ne soient pas là, j’aurais voulu connaître leur avis.
— Certes, il peut troubler notre culture chrétienne, comme celles de toutes les religions du Livre, habituées à voir le monde comme un combat entre le bien et le mal, le paradis et l’enfer, le bien étant toujours de notre côté, cela va de soi, grinça Cicéron. Moi, je préfère le paganisme, il est plus subtil.
Comme souvent, notre auteur et notre philosophe locaux se chicanaient. Au bout d’un moment, Hélène dut les interrompre pour laisser d’autres spectateurs s’exprimer. La majorité insistait sur les correspondances étonnantes entre le village et le film qu’ils avaient pour la plupart adoré, même si des passages restaient obscurs. Puis l’orage se rapprochant, il fallait démonter l’écran et ranger le projecteur. Hélène conclut la séance par une citation du réalisateur.
— Pour faire le lien avec la tapisserie présentée dans la chapelle, et terminer sur une note sereine et moins sauvage que notre discussion, je voudrais citer à mon tour Miyazaki. Il propose une conception très actuelle, je trouve, des relations entre les hommes et les femmes. Je le cite, donc : ‘je suis devenu sceptique concernant la règle non écrite selon laquelle, si un garçon et une fille apparaissent dans la même histoire, une romance devrait suivre. Je voudrais construire une relation un peu différente, où l’un s’inspire de l’autre pour vivre, et, si j’y arrive, je m’approcherai plus près d’une représentation d’une véritable expression de l’amour’. Dans ce film, il y a parfaitement réussi, non ?
À la lumière de la lampe butane, les yeux de Julie brillaient en fixant Thomas.
Pendant que chacun retournait chez lui en s'éclairant à l'aide d'un téléphone, les éclairs illuminaient les crêtes de tous côtés, le tonnerre grondait toujours. Il ne pleuvait pas, c’était un orage sec, de ceux que redoutaient les pompiers. Décidément, le scénario du film débordait dans notre petit coin d’Ardèche. Notre dieu de la forêt était en colère. Sa colère furieuse, sauvage, dévastatrice dura quatre jours et trois nuits.

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