Épisode 10 : Surveillance et rémunération
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
19
Malgré sa popularité, la mort de Dino n’avait pas suscité une grande émotion dans le village. Avec le Covid, on était blasé. Un mort de plus, un vieux de moins. Celui-là avait eu plus de chance que les autres, il n’avait pas disparu dans une solitude contrainte par des mesures sanitaires cruelles, mais entouré, fêté par tous, une mort d’artiste, sur scène ou presque. On était triste, bien sûr. Le village perdait un ami, un boute-en-train. On rigolerait un peu moins. Mais on était fier de l’avoir célébré avant son départ, Cette fête valait largement une messe d’obsèques, dont il n’aurait d’ailleurs pas voulu. Et puis… on l’oublierait vite, comme les autres. La mort faisait partie de la vie d’une population dont la moyenne d’âge dépassait largement les soixante années.Les circonstances du décès, pourtant, interrogeaient et inquiétaient. Dino était-il vraiment héroïnomane, comme le suggérait le capitaine Merleau ? Selon la gendarmerie, il s’agissait d’un accident courant chez les artistes, « conséquence malheureuse des mœurs débridées de ces communautés ». Un mélange d’excès d’alcool et d’une dose trop forte de poudre blanche lui avait été fatal. Le cœur avait lâché, fatigué par l’âge et la vie de débauche qu’avait menée son hôte avant son installation en Ardèche.
Dino se piquait ! On savait qu’il appréciait le rosé, comme beaucoup d’hommes et quelques femmes dans le village. Les filières d’approvisionnement en rosé n’y manquaient pas, aux bistrots, à l’épicerie, chez les collègues… mais de la drogue ! Un chichon de temps en temps, oui d’accord, mais pas une substance vraiment dangereuse, dure. C’était inédit. Pourtant, les témoins étaient formels. Ils avaient vu la seringue dans la chambre. Ils décrivaient la scène. On ne pouvait s’empêcher de murmurer :
— C’est pas Dieu possible !
Où Dino se procurait-il sa camelote ? Si la drogue, la dure, était une consommation courante chez les artistes, comme le suggérait le capitaine quand elle discutait au Café du Moulin, y avait-il d’autres adeptes dans l’association, une filière peut-être ? Cette thèse échauffait certains esprits, déjà réticents à l’envahissement par des saltimbanques excentriques, des « babas cool », comme ceux qui se pavanaient à Covaulles’Art Expo. La manifestation n’était-elle pas devenue une couverture, une plaque tournante pour le « narcotrafic » qui touchait maintenant les territoires ruraux comme certains partis politiques le prétendaient ?
Le frère Jacques était inquiet de la montée de ces réticences qu’il trouvait rances. Il n’était pas convaincu par la théorie du capitaine de gendarmerie et me l’avait confié lors d’une de nos rencontres.
— Dino n’était pas un accro à l’héroïne. J’en ai connu plusieurs à Toulouse, il y a quelques années. Je me rendais régulièrement dans une salle de shoot. Les accros, les vrais, crois-moi, je sais les repérer. Dino y avait peut-être touché dans sa jeunesse, mais plus maintenant, et depuis longtemps. On s’en serait aperçu. On le côtoyait souvent dans le village. Et, s’il s’enfermait pour peindre, s’il abusait parfois du rosé, il ne se droguait pas.
— Pourtant, on a bien retrouvé la seringue et j’imagine que l’autopsie montrera des traces d’héroïne dans son sang.
— Sans doute oui, c’est indéniable. Il s’est piqué cette nuit-là… ou on l’a piqué.
— Quoi ? Tu penses à un crime ! Allons donc, tu te laisses entraîner par ton imagination, frère Cadfael !
— Tu as raison, j’exagère. C’est peu vraisemblable. Même s’il faut se garder d’éliminer trop vite une hypothèse, laissons celle-là de côté. Reste à savoir qui a fourni de la poudre blanche à Dino et pourquoi a-t-il souhaité la consommer justement cette nuit-là.
— Il avait peut-être conservé quelques sachets du temps où il fréquentait les milieux des artistes parisiens. Il nous a bien raconté que ses camarades prenaient alors toutes sortes de substances.
— Admettons. Admettons. Cela devrait pouvoir se vérifier par la fouille de sa maison, il y avait forcément un endroit où il les cachait. Mais pourquoi les aurait-il sortis juste la nuit de la fête de son anniversaire ?
— Trop d’émotions, un coup de blues. La fête l’avait secoué ?
— Encore une autre hypothèse à laquelle je ne crois pas une seconde. Tu te souviens de la discussion avec lui dans la chapelle. Il n’était pas déprimé, mais curieux de connaître la vérité sur la réalisation du tableau, désireux de retrouver celle qu’il croyait la vraie créatrice. Pourquoi aurait-il risqué la mort avant d’avoir les réponses à ses questions ? En se piquant à son âge et après un long sevrage, il savait qu’il jouait avec le feu. Et à propos de blues, rappelle-toi de son interprétation de Johnny. Un grand clown, pas vraiment quelqu’un sur le point de se droguer pour oublier les malheurs de sa vie.
— Alors selon toi, quelqu’un lui aurait fourni de la drogue le soir de la fête et l’aurait incité à la consommer ? Ou, pire, l’aurait assassiné en le piquant dans son sommeil ?
— J’ai, pour le moment, écarté l’hypothèse de l’assassinat direct, comme je te l’ai dit. Mais, en effet je retiens celle de l’incitation.
— Mais qui alors serait capable d’une telle forfaiture ? Je ne vois personne du village dans le costume d’un trafiquant de drogue. Un artiste de l’expo présent à la fête ?
— Possible. Il y en a au moins un qui, crois-moi, a déjà touché à la poudre.
— Tu penses à Théo ?
— Rappelle-toi dans quel état il était au moment du discours d’inauguration. Il avait du mal à articuler. Ses yeux se cachaient derrière lunettes noires. Il les a retirées un instant. Ses pupilles étaient dilatées. C’était la vedette de l’inauguration, mais le stress n’expliquait pas son état fébrile.
— Il avait peut-être pris un stimulant, mais cela n’en fait pas un assassin ! C’est une accusation grave !
— Je n’accuse personne. Je teste seulement des hypothèses.
— Pourquoi donc, toujours selon ton hypothèse, Théo aurait fait ce cadeau empoisonné à Dino, et pourquoi celui-ci l’aurait accepté alors même, dis-tu, qu’il en connaissait le danger ?
— Là-dessus, j’ai aussi une petite idée, une autre hypothèse à vérifier, répondit le frère Jacques en me fixant de ses yeux bleus.
Cette phrase, qu’il prononçait quand il ne voulait pas se dévoiler, m’agaçait toujours.
— Quoi qu’il en soit, il serait prudent de surveiller de près ce garçon, ajouta-t-il.
20
Nous n’étions pas seuls à nous inquiéter des initiatives de Théo.Le collectionneur, assis à son bureau, avait étalé devant lui, ouvert à la page Ardèche, un journal régional. La tapisserie de la chapelle Saint-Gabriel était en titre sur toute la largeur : Un hommage à Notre-Dame pour l’anniversaire de l’exposition de Covaulles-les-Deux-Clochers. Il y avait une photo de l’artiste, accompagnée d’un long entretien, mais pas de photo de l’œuvre. Théo y évoquait son enfance difficile dans un milieu bohème parisien qui lui avait forgé le caractère et appris sur le tas les bases du métier d'artiste-peintre. Il reprenait ensuite les thèmes de son discours à l’inauguration et ajoutait : En confidence, je peux vous signifier que le tableau dont la tapisserie s’inspire sera accroché cet automne dans le bureau de la ministre de la Culture.
— Petit con, murmura le lecteur.
Un autre article annonçait la mort accidentelle d’un des artistes de l’exposition, un artiste local dont on admirait pour la première fois les œuvres. Deux de ses tableaux étaient représentés dans le journal. Le collectionneur les observa avec intérêt, malgré la mauvaise qualité de l’impression.
Décidément, concluait le journaliste, en reprenant les mots du directeur : le trentième anniversaire de Covaulles’Art Expo est à la fois dramatique et exceptionnel.
Le collectionneur se demandait si cet affichage en province, suggéré par les lisseurs, avait été une bonne idée. Il s’inquiétait des velléités d’indépendance de son poulain. Il ne craignait pas tant sa duplicité que sa bêtise, son impulsivité, ses initiatives et leurs conséquences intempestives. Il ne voulait pas que le sentimentalisme, l’émotion, la vanité compromettent la stratégie rigoureuse qu’il avait imaginée et qu’il déroulait jusqu’ici pas à pas avec succès.
En réfléchissant, il conclut qu’il avait été finalement préférable de tester cette aventure dans un village perdu d’Ardèche, sur un territoire réduit et selon une durée limitée. Dans la Capitale, il lui aurait été difficile de contenir les débordements de l’égo d’un adolescent attardé. Il devait en tirer les leçons. Il attrapa son téléphone et composa un numéro qu’il n’avait pas encore enregistré dans ses contacts.
— Allo… ?
— Allo. Nous ne nous connaissons pas. J'ai eu vos coordonnées par un ami de Montréal. Un ami qui fait de la moto. Un biker, comme vous dites.
— Et... ?
— Il m'a dit que vous pourriez me rendre un service, que vous étiez l'homme de la situation sur place.
— Et... ?
— Bien rémunéré.
— Je vous écoute…

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