Épisode 6 : Inauguration et Cassandre

 

T2 des Chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
La Vierge incandescente
 

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Enfin, le grand jour est arrivé. Samedi 4 juillet, l’exposition 2020 a été inaugurée. Tout le village était invité ainsi que quelques politiques locaux. Amassés devant la porte du Centre communal, nous avions écouté d’une oreille distraite Jérémie, qui, comme chaque année, avait remercié tout le monde et souligné la volonté de l’association de « contribuer à la promotion de l’art sous toutes ses formes, dans le cadre d’une démarche de développement durable des territoires ruraux éloignés des grands centres urbains ». Il avait ensuite présenté les artistes exposés dans le Centre en insistant sur Dino « qui avait soixante-dix ans cette année et nous avait caché son merveilleux talent de peintre ».
Une fois le bâtiment ouvert, il y avait eu une petite bousculade, car il fallait bien respecter les précautions sanitaires, le lavage des mains, les masques, le contingentement. Heureusement il le temps était au beau. Les visiteurs se sont disciplinés et ont fait la queue, une queue très longue. Les organisateurs testaient les procédures, la jauge ne devait pas dépasser cinquante présents pour se répartir dans les salles sans pression. 
Les artistes répondaient aux questions. Sans surprise, Dino, en pleine forme et intarissable, avait le plus de succès. Nous voulions découvrir ses peintures et étions émus par la sensibilité de celui que nous croisions tous les jours sans en connaître toutes les facettes. Comme chaque année, les artistes recevaient un accueil contrasté, enthousiaste ou indifférent. Les goûts des habitants étaient très variés. 
Les premiers entrés prenaient leur temps et il fallait insister pour fluidifier la circulation. On leur expliquait qu’ils pourraient revenir tout l’été, et surtout qu’il restait encore l’œuvre présentée dans la chapelle Saint-Gabriel. Cette dernière apostrophe avait un effet immédiat. La visite s’accélérait et la foule de plus en plus impatiente s’amassait devant la porte monumentale de la chapelle, toujours fermée.
Jérémie attendait sur le perron en haut des marches, accompagné d’un homme d’une quarantaine d’années, un peu moins peut-être, très brun portant beau, lunettes de soleil, foulard de soie noué autour du cou sur une chemise rose, recouverte d’une veste en gros velours à larges poches beige. Il était silencieux, mais, du haut des marches, son sourire disait sa satisfaction.
— Vous avez admiré et apprécié les artistes exposé au Centre d’animation culturelle. Depuis vingt ans, Covaulles’Art Expo s’efforce de vous faire découvrir la qualité des créations contemporaines. Chaque année, nous essayons de vous satisfaire et de nous améliorer. Mais cette année est une année particulière, c’est un anniversaire. Vingt ans, l’âge de la maturité. Il fallait un événement exceptionnel. Grâce à notre nouvelle coopération avec le Sanctuaire, nous avons pu ouvrir la chapelle Saint-Gabriel, un magnifique écrin pour y installer un œuvre à la hauteur de nos ambitions.
La foule, pressée d’entrer, applaudit.
— Je vous présente Théo Binder, poursuivit le directeur, un éminent représentant français de la nouvelle école d’art contemporain Hi-Lite, qui a la faveur des meilleurs critiques aujourd’hui. Théo nous fait l’honneur d’être parmi nous et je l’en remercie. Il n’est pas, à proprement parler, l’auteur de l’œuvre que vous allez découvrir dans la chapelle, résultat de la collaboration entre le Sanctuaire et l’association. Mais il en est l’inspirateur. En effet, vous n’allez pas admirer une peinture mais une tapisserie, une tapisserie monumentale réalisée par des lisseurs drômois qui reproduit un tableau. Un tableau de Théo Binder. Pas n’importe quel tableau ! Je suis sûr que, comme nous, vous en aurez le souffle coupé. Je ne vous en dis pas plus. Théo nous racontera sa genèse et son inspiration au moment du cocktail. Maintenant le moment est venu de satisfaire votre curiosité, que je sais grande et impatiente.

Deux bénévoles, restés à l’intérieur de la chapelle, ont ouvert solennellement les portes. La foule a monté les marches et s’est arrêtée, silencieuse sur le seuil.
— Oh ! c’est Chihiro, s’est exclamée Zoé, sept ans, sa petite voix résonnant dans la chapelle, brisant le silence impressionnant qui s’était installé.
— Tais-toi, lui chuchota sa grand-mère en la tirant par la main.
Les premiers étaient toujours plantés en haut des marches, interloqués, fascinés, comme transportés par le souffle sacré qui sortait de cet écrin. La chapelle, avec ses colonnes, ses vitraux allumés par le soleil et son plafond lambrissé, magnifiait encore, si c’était possible, la tapisserie qui trônait en son centre, supportée par des piliers en bois plantés dans des gabions remplis de pierres de granit. On aurait dit que la tapisserie flottait, comme une oriflamme. Cette illusion tenait au sujet représenté et à la matière utilisée qui lui donnait un relief singulier : Notre-Dame, la cathédrale monumentale, celle des artisans du Moyen-Âge, de Viollet-le-Duc et de Victor Hugo, mais la cathédrale en feu, Notre-Dame brûlait. De ses flammes grandioses s’élevait une silhouette, une femme, la Vierge comme l’avait suggéré Dino, ou Chihiro, comme l’avait reconnue Zoé, moi j’imaginais plutôt Eve, ou Vénus, ou une sorcière… une femme fascinante.
Mais la foule restée au bas des marches protestait. Ils voulaient voir, eux aussi. Alors, les bénévoles canalisèrent les visiteurs qui emplirent bientôt toute la chapelle. Les précautions sanitaires étaient oubliées.
L’attention des adultes était tout entière focalisée sur la tapisserie. C’était comme si, nous avions besoin au sortir des épreuves récentes de la pandémie et de ses conséquences funestes sur le village d’une communion, d’une émotion partagée, d’un événement qui nous réunisse. Nous reformions un village entourant la tapisserie qui brûlait comme un feu de la Saint-Jean. La surprise passée, elle suscitait de nombreux commentaires, le plus souvent admiratifs, quelquefois sceptiques. Tout le monde s’accordait à reconnaître l’impressionnant travail des lisseurs. Avant l’esthétique, la première valeur artistique d’une œuvre était l'ampleur d’une tâche difficile et bien réalisée, unanimement saluée dans le village.

Les enfants, de leur côté, n’avaient lancé qu’un coup d’œil à la tapisserie. Zoé, son cousin Ronan et leurs copains de la petite école s’étaient précipités dans les travées de la chapelle qui accueillaient une exposition sur les personnages des dessins animés de Miyazaki. Ils y retrouvaient des silhouettes connues, comme Totoro, d’autres moins. La princesse Mononoké les impressionnait. Les Yōkai, ces monstres japonais, les faisaient rire ou leur faisait peur. Les reproductions des dessins étaient accompagnées d’explications de l’inspiration animiste de l’artiste rédigées par une professeur de japonais. Ma femme, grande admiratrice des productions des studios Gibli, avait proposé cette présentation, à l’initiative de l’association des cinéphiles, pour accompagner la tapisserie. Elle y avait mis beaucoup de son âme, elle accompagnait les enfants par ses commentaires et cela leur plaisait beaucoup. Les adultes ne s’intéressaient pas à cette galerie de portraits qui faisait le tour de la chapelle. Ce serait pour plus tard. La tapisserie accaparait toute leur attention. 

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Le cocktail se tenait dans le jardin de la Maison des Jésuites. Nous étions tous là, pour les petits fours, toujours appréciés, offerts par un traiteur voisin, bien sûr, mais aussi pour le discours, pas ceux des politiques locaux, convenus et répétitifs, mais, pour celui de l’artiste présenté dans la chapelle.
L’assistance avait été déçue. L’envie d’en savoir plus sur l’origine de la tapisserie, la curiosité avait vite été émoussée par la piètre qualité oratoire de l’individu, son élocution n’était pas à la hauteur de son apparence avantageuse. Il avait sans doute un peu trop forcé sur l'apéritif pour se donner du courage. Il avait lu son papier d’une voix monotone, peu convaincue, n’arrivant pas à capter l’écoute. Les présents, après quelques efforts, avaient abandonné et repris la conversation avec leurs voisins. Comme on était dehors et qu’il fallait bien manger et boire, nous avions quitté les masques. C’était l’occasion de retrouvailles chaleureuses. Les nouvelles du village échangées importaient plus que d’ennuyeuses réflexions sur la fonction de l’art.
C’était dommage, le propos aurait mérité toute notre attention. Contrairement à l’impression laissée par le locuteur, le message était passionné, vibrant, dérangeant. Il avait enthousiasmé ma femme, qui m'avait soufflé de récupérer le papier abandonné sur une table par l'orateur. J’aurais voulu en publier des extraits dans le bulletin municipal. Mais Jules s’y était opposé. Il pensait qu’il pourrait diviser le village et que nous en avions suffisamment fait pour l’exposition. Il préférait qu’on se concentre sur d’autres événements, comme le prochain feu d’artifice qu’il prévoyait grandiose.
Alors, je profite de cette Chronique pour vous le partager.

Mesdames, Messieurs, chers amis,
 
(il remercie tout le monde)
 
Vous serez peut-être surpris d’apprendre que le tableau qui a inspiré la tapisserie magnifiquement mise en valeur dans la chapelle résulte d’une commande. Il fallait absolument, m’a réclamé mon commanditaire, immortaliser par l’art l’incendie de Notre-Dame. 
Une amie artiste m’avait impressionné en prétendant : « Ce qui reste sur le long terme d’une civilisation est ce qui reste inscrit dans la matière. Ce sont les artistes qui prennent en main cette matière, réfléchissent, la transforment pour notre plaisir et, finalement, c’est notre sensibilité qui reste présente dans cette matière  ». J’avais donc cette responsabilité : fixer par l’art, ce moment éphémère, unique, catastrophique et spectaculaire, et, en même temps, paradoxal car il contredisait l’éternité symbolisée par la cathédrale la plus célèbre et célébrée du monde en la faisant disparaître dans les flammes, s’évanouir en fumée dans le ciel. C’était un défi intimidant. J’étais réticent.
À la vue de l’incendie, en cette nuit d’avril 2019, pourtant, un miracle s’est accompli, un visage de femme m’est apparu au travers des flammes, au moment même où la flèche s’écroulait dans un jaillissement d’étincelles. La Vierge Marie, salvatrice, ou Guan Yin, la déesse de la miséricorde dans la tradition extrême-orientale, ou encore Esmeralda, la gitane de Victor Hugo, je ne sais pas, sans doute, peut-être, et aussi toutes les autres, toutes les femmes, mes sœurs que les hommes croient coupables et rendent responsables de leurs maux.
Et ce visage réclamait justice pour toutes, les tuées, les battues, les opprimées, les accusées. Leurs bourreaux, les hommes, frustrés et jaloux, avaient inventé Pandore, celle qui répandait le malheur en ouvrant sa boîte, pour justifier leur vindicte, pour soulager leur impuissance, leur incapacité à donner la vie. Je devais les dénoncer, réagir. L’art est une arme, je savais m’en servir, je ne pouvais déserter le champ de bataille. Cette femme dans les flammes me le criait. 
Mes sœurs le criaient, mes sœurs qui, aujourd’hui, relèvent la tête, malgré la répression, qui se battent partout dans le monde, chez nous avec le mouvement Me Too et plus fort encore ailleurs, en Afghanistan, en Iran, en Afrique, en Pologne, en Ukraine, aux US… partout ! Notre-Dame brûlait et elle m’exhortait de témoigner du combat de mes sœurs, des femmes qui se levaient et résistaient à l'oppression.
Voilà ce que je devais à cette toile blanche encore blanche et qu’il fallait couvrir, plantée devant cette immense gerbe d’étincelle, d’étoiles, surgissant du plus profond de notre culture pour illuminer le ciel de Paris au printemps de l’année dernière. Je voulais une image universelle, un tableau simple, populaire et dérangeant. Je voulais m’adresser d’abord à la jeunesse, et je crois y avoir réussi. 
Comme l’a remarqué une petite fille à l’ouverture de la porte de la chapelle [cette incise était ajoutée à la main sur le papier], je me suis inspiré de l’esthétique de Miyazaki, le célèbre réalisateur de dessins animés japonais, mondialement connu. Ses héroïnes n’ont pas besoin d’être extraordinaires pour accomplir de grandes choses. Si San, la Princesse Mononoké est une femme guerrière, Chihiro n’est qu’une enfant timide, pleurnicharde, qui a pourtant sauvé ses parents par son courage singulier. Laissons la parole au grand Hayao Miyazaki : « Beaucoup de mes films comportent des personnages féminins forts. Des filles courageuses et indépendantes, qui n’hésitent pas une seule seconde à se battre avec tout leur cœur pour les causes auxquelles elles croient. Elles auront peut-être besoin d’un ami, ou d’un soutien, mais en aucun cas d’un sauveur. Les femmes peuvent être aussi héroïques que les hommes . »
Voilà ce que m’a inspiré l’incendie de Notre-Dame. Ce n’est pas la catastrophe, terrible, la mise en danger d’un patrimoine de l’humanité, mais ce sont ces flammes illuminant la Capitale, ce portrait féminin, cette prière d’élevant vers le ciel, l’envolée du dernier papier de la boîte de Pandore, cette boîte monumentale, solide, en pierre de taille, qui défie le temps malgré les malheurs, le fracas du monde et les tourments des femmes, dans laquelle il était resté un papier, le papier sur lequel il était écrit « L’ESPOIR », l'espoir de la féminité douce et triomphante, la reconnaissance, un grand merci au courage de toutes celles qui se battent dans le monde pour leur dignité. Ce papier s’élevait en brûlant et dessinait la silhouette d’une petite fille.
 
Je vous remercie de votre attention.


On n’avait presque pas entendu la conclusion, couverte par le brouhaha des conversations particulières. Dino, qui ne se tenait pas loin de l’orateur, s’était approché.
— Impressionnant ton discours, il m’a fait frissonner. J’y ai retrouvé la fougue, la patte, les mots, les images de Betty, comme dans ton tableau d’ailleurs.
Théo, dégrisé, fronçant les sourcils, retira ses lunettes de soleil. Il fixa Dino de ses yeux noirs.
— Vous avez connu ma mère ?
— Oh, on s’est croisé. C’était il y a longtemps, quand les artistes ne se prenaient pas la tête et faisaient encore la fête. Elle avait du talent, ta mère. Elle aurait mérité plus de reconnaissance. Elle a dû t’aider un peu, non ?
— Elle est malade, très fatiguée, plus capable de grand-chose… Excusez-moi, je dois demander quelque chose à Jérémie.
Sur ces mots, Théo tourna les talons et se dirigea vers le buffet, laissant le peintre local pensif. La vedette de la journée fut rejointe par des représentantes de la majorité féminine du village, parmi lesquelles Élisabeth et Judith, et surtout la pharmacienne, qui riait très fort en lui parlant.
— C’était formidable ce que vous avez dit sur les femmes. Mais j’ai pas tout compris, c’est qui ce Yamahazaki ?
 
Théo avait retrouvé le sourire.

A suivre... Épisode 7 : Ministre et anniversaire

 

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