Épisode 4 : Réticence et poker menteur
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
7
Redescendus à l’étage inférieur, attablés devant une tasse de thé, les trois lisseurs engagèrent la discussion. Leurs visiteurs étaient curieux de connaître l’origine de l’œuvre transposée.— Nous sommes soumis au secret. Nous avons signé un contrat de confidentialité. Tout ce qu’on peut vous dire, c’est que la commande émane d’un collectionneur, un galeriste, qui a requis l’anonymat.
— Vous parlez de la tapisserie. Mais le tableau lui-même est signé.
— Oui d’un jeune peintre de ce nouveau mouvement qu’on appelle Hi-Lite. On retrouve cette insolence dans son traitement. Ses œuvres précédentes n’avaient pas eu la faveur des critiques. Mais celle-là tranche radicalement avec son style habituel, plutôt quelconque, il faut avouer. Il a été, à l’évidence, transporté par son sujet.
— Devant le nom de l’artiste, nous avions hésité à accepter la commande quand le collectionneur nous avait contactés. Il n’avait, jusqu’ici pas hérité du talent de sa mère, une tenante des « arts modestes » à la fin du siècle dernier. Mais la photo qu’il nous a envoyée nous a convaincus que cette fois, il avait compris… peut-être a-t-il été un peu aidé par sa génitrice. On reconnait la pâte et le culot maternel.
— En effet, le traitement est magnifique, s’extasia le frère Jacques. Mais difficile de le classer dans un genre. J’y ai retrouvé des images de mon enfance, ou plutôt de mon adolescence, de je-ne-sais-plus quel dessin animé, mélangé avec de l’art naïf religieux et aussi peut-être de la peinture de la Renaissance ou du dix-neuvième.
— Je vous avais prévenu, l’œuvre est étonnante, exceptionnelle, tant pas son sujet que par l’audace de sa facture. Oui c’est très contemporain, international jusqu’à l’Orient, et en même temps évocateur de notre histoire, de notre patrimoine historique commun, européen, mondial. Croisant les styles avec intrépidité, irrévérence, un choc d’esthétiques opposées, pour rappeler un drame planétaire, une communion dans la sidération.
— La féminité, je n’ose pas dire la virginité, y est aussi sublimée !
— Et pourtant, on reste radicalement dans les dernières tendances de l’art contemporain.
— Et, votre transposition sur une tapisserie… j’en ai eu le souffle coupé, avoua Jérémie. Croyez-vous que l’artiste et votre mécène anonyme accepteraient de présenter cette pièce exceptionnelle dans un petit village ardéchois, à Covaulles-les-Deux-Clochers ? J’en rêverais.
— Il faut leur demander. Peu probable, pas impossible, sinon nous ne vous aurions pas invités à venir. Évidemment, un tel tableau pourrait prétendre aux meilleures galeries, sauf qu’il paraît entouré de mystères, le commanditaire et l’auteur ne veulent pas de publicité. Les collectionneurs, surtout les plus riches, ont parfois des lubies. Dans ce milieu, plus rien ne nous étonne.
— Et quelles seraient leurs conditions ? Notre exposition ne rémunère pas les artistes. C’est une exposition-vente.
— Même réponse : il faut leur demander. Nous, une fois la commande acquittée, la tapisserie ne nous appartient plus. Le propriétaire en fait ce qu’il veut.
Il fut convenu que les lisseurs contacteraient le commanditaire et le peintre et tiendraient Jérémie au courant de leur réponse. Après, à l’association de se débrouiller.
Sur la route du retour, Jérémie et le frère Jacques s’extasiaient dans la voiture.
— Cet atelier est magique. Il est imprégné de spiritualité, on y sent le souffle du Saint-Esprit, affirma le frère Jésuite.
— Ou celui de Lucifer… qui sait ?
Le recteur, qui n’avait, jusqu'ici, ouvert la bouche que pour réclamer du sucre pour son thé et pour prendre congé de leurs hôtes, refroidit leur enthousiasme.
— La tapisserie est tout de même provocante, très éloignée des canons de l’Église, et aussi des émotions et des débats de haute tenue qui ont suivi l’événement tragique qui inspire le peintre, mais qu'il représente bizarrement, presque irrespectueusement.
— Mais c’est un tableau magnifique ! Cela nous change de l’art pompier de la basilique. Personnellement, j’y ai retrouvé des images qui ont baigné et enchanté mon enfance.
— Magnifique ? Ce n’est pas l’adjectif que j’emploierais, Jacques, mais je conviens qu’il ne laisse pas indifférent. Pourtant, ce n’est pas la sensiblerie qui doit guider notre choix. Quant aux décorations de la basilique, chacun peut avoir son avis. C’est une affaire de goûts et les goûts varient selon les époques et les personnes.
— Alors, vous pensez que ce ne serait pas une bonne idée d’exposer la tapisserie dans la chapelle…
— Je n’ai pas dit cela, non plus, mais je crois qu’il serait préférable de prendre l’avis de la congrégation, au minimum celui de nos compagnons de Saint-Étienne. Et puis ce mystère évoqué par les lisseurs est inquiétant. Il ne faudrait pas que le Sanctuaire devienne un prétexte à des polémiques qui lui seraient étrangères et choqueraient nos paroissiens. Un scandale serait mal venu l’année de notre installation.
Jérémie conduisit en silence jusqu’à Covaulles. Il se demandait s’il ne lui fallait pas réviser la première impression favorable que lui avait faite le nouveau recteur de la basilique.
8
Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la visite de l’atelier des lisseurs. Les artistes de l’expo 2020 avaient été sélectionnés en janvier par l’association, parmi les nombreuses candidatures reçues. Trois sculpteurs, pierre, bois vert et verre, deux peintres, une aquarelliste et Dino, bien sûr, devaient se répartir dans le bâtiment de l'ancienne école du village. La manifestation de Covaulles avait une excellente réputation dans le milieu, car ses exposants y trouvaient leur compte, l’ambiance était sympathique et bon enfant, les spectateurs chaleureux et les ventes souvent intéressantes. Ainsi, entre les emménagements d’artistes à la campagne, de plus en plus courants, et l’exposition, il y avait un cercle économique vertueux, loin de l’élitisme, des tarifs et des commissions des galeries des métropoles qui privilégiaient les collectionneurs fortunés.Jérémie n’avait pas évoqué la tapisserie, car son propriétaire n'avait pas répondu aux sollicitations et les discussions avec la Compagnie de Jésus sur l’ouverture de la chapelle n’étaient pas tranchées. Et puis, l’ambiance dans le village s’était tendue à l’approche des élections municipales. Trois listes convoitaient la mairie. Trois fois onze candidats pour un village de quatre cents habitants, cela faisait beaucoup et le directeur ne voulait pas que son association soit prise dans des polémiques électorales. Le vote s’était tenu le 15 mars, et la pandémie du Covid avait imposé le confinement. Le premier tour n’avait pas permis de trancher entre les postulants et une tête de liste avait disparu.
Les bénévoles de l’association ne pouvaient plus se réunir. La commission artistique avait suspendu ses travaux, la pandémie du Covid avait tout gelé. Tout rassemblement était interdit. Le printemps 2020 avait été très agité à Covaulles-les-Deux-Clochers. La combinaison des élections municipales en suspens et la gestion de la pandémie perturbait la vie tranquille du village. Un loup mangeur d’hommes avait ajouté un ingrédient à un cocktail déjà explosif. Tous les habitants du petit village d’Ardèche avaient la tête ailleurs.
Un autre village pas plus peuplé que le précédent était aussi à l’arrêt. Ses membres étaient répartis sur la planète, du moins sur sa partie la plus opulente : Extrême et Moyen-Orient, Europe, Australie et Amérique du Nord, le petit monde très fermé des amateurs fortunés de l'art contemporain tournait à vide, le marché international des œuvres était gelé. Comme tous ses collègues, le collectionneur avait dû fermer ses galeries et ses plans s’en trouvaient bouleversés. Sans pouvoir présenter l’œuvre qui devait révolutionner le courant artistique émergent Hi-Lite et faire grimper la cote de son poulain à des sommets spéculatifs vertigineux, les millions de dollars espérés s’envolaient en fumée, sa stratégie s’effondrait et les risques pris devenaient insensés, démesurés.
Flirter avec le danger, tricher au poker menteur du marché artistique ne lui faisait pas peur, il n’était pas le premier, à condition que la mise rapporte gros. Le gain devait être à la hauteur du danger. Avec la fermeture des lieux d’exposition et de tous les espaces de vente, le marché était atone. Les cartes n’étaient même pas distribuées, les billets n’étaient pas sur le tapis, tout était bloqué, arrêté, alors même qu’il avait caché dans sa manche un carré d’as.
Tout était à repenser. Il lui faudrait improviser et il n’aimait pas cela, mais c’était un nouveau défi, le danger stimulait l’imagination, lui susurrait sa mère. Saurait-il être à la hauteur ?

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