Épisode 3 : Chapelle et tapisserie
T2 des Chroniques
de Covaulles-les-Deux-Clochers
La Vierge incandescente
5
Pour l’exposition dans la chapelle Saint-Gabriel, Jérémie avait son idée, mais, avant d’en parler à la commission artistique de Covaulles’Art Expo, il voulait s’assurer de l’accord des deux Jésuites qui venaient de prendre la relève au Sanctuaire.
Covaulles-les Deux-Clochers était autrefois un haut lieu de pèlerinage, « le petit Lourdes de l’Ardèche » le surnommait-on. Sa basilique abritait les reliques de deux saints, dont celles du célèbre saint Brébeuf. Mais les temps avaient changé, de la douzaine de congrégations religieuses qui avaient peuplé le village, multipliant les bâtisses et les monuments, il ne restait plus que des Jésuites, seulement deux Jésuites dans une immense maison. Les habitants, dont l’accueil de milliers de pèlerins avait assuré la prospérité, se sentaient abandonnés.
Le recteur et le frère Jacques, fraîchement arrivés et découvrant le village et son histoire, en étaient conscients et étaient à l’affut d'idées pour relancer l’activité pastorale. Ils recherchaient des initiatives plus en phase avec l’époque. Rapprocher le monde contemporain de l’Église sans trahir l’histoire religieuse riche du village, tel était le défi à relever, selon le recteur, ouvrir le Sanctuaire aux nouveaux horizons, parfois bien brumeux, du troisième millénaire sans bousculer la religiosité surannée des bénévoles indispensables au fonctionnement de la paroisse. Ainsi, les Jésuites accueillirent avec chaleur Jérémie et écoutèrent sa proposition dans un mélange de curiosité intéressée et de circonspection prudente.
L’idée du directeur lui avait été suggérée par une rencontre récente. Hors saison, l’association Covaulles’Art Expo organisait des visites d’exposition et d’ateliers d’artistes nombreux dans la région. Un groupe de bénévoles s’était déplacé à l’automne 2019 au Musée d’Art Contemporain de Montélimar qui présentait une série de tapisseries monumentales et impressionnantes, autant par leur sujet que par leur facture. Elles reproduisaient des tableaux d’artistes contemporains très agrandis. Leur taille et surtout leur matérialité, le tissage, réalisé à l’aide de divers matériaux, laine, soie, mais aussi végétaux ou plastique, donnaient une lumière, un relief inattendus, qui frappait le spectateur et sublimait l’œuvre originale. L’effet était saisissant. On ressentait le choc esthétique des tableaux originaux, comme magnifié et transmuté par la texture, les creux et les bosses du tissage, l’éclat et la diversité des matériaux utilisés.
Jérémie, subjugué, avait rencontré les lisseurs pour les inviter l’été suivant à Covaulles, malheureusement, leur agenda était rempli sur les deux années à venir. Pourtant la discussion n’avait pas été vaine. Sa présentation enthousiaste du village, de son histoire et de son exposition avait touché les artistes. Ils n’avaient pas voulu le décevoir par un refus sans issue et lui avaient proposé de visiter leur atelier dans la montagne drômoise. Ils travaillaient, avaient-ils raconté, sur le projet d’un artiste peu connu. Quand ils avaient décrit le tableau, Jérémie avait exulté, il tenait enfin, croyait-il, l’œuvre digne de l’anniversaire de Covaulles’Art Expo. Il l’avait tout de suite imaginé dans la chapelle Saint-Gabriel, ce serait le clou de la saison 2020.
Restait donc à convaincre les Jésuites. La description de la tapisserie avait piqué leur curiosité. Le tableau évoquait un drame récent qui avait ému l’ensemble de la planète et au premier chef l’Église, directement impactée. La représentation, précisait Jérémie, était très contemporaine, audacieuse. La proposition d’une installation dans la chapelle Saint-Gabriel était séduisante. La célébration du vingtième anniversaire de l’exposition laissait de marbre les gardiens du Sanctuaire, mais le sujet du tableau les concernait directement. L’événement avait reçu un tel écho, qu’il avait remis l’Église au centre de l’actualité ! Plus de six mois après la catastrophe et malgré le Covid, La Croix réactivait régulièrement son souvenir en rendant compte des récits, des débats, des polémiques qu’elle suscitait, tant chez les politiques que les religieux ou les artistes, les historiens, les architectes, les artisans et les pompiers, bien sûr. Tout le monde avait été touché et chacun avait son opinion.
Réveiller le sanctuaire en participant à ce maelstrom, tout alliant modernité et tradition par une œuvre d’art contemporaine, exceptionnelle et inédite, « c’était classe ». L’expression était du frère jésuite, âgé d’une quarantaine d’années, d’autant que, ajoutait-il, le 15 août, fête de la Vierge montant au ciel, était depuis toujours la principale fête religieuse du village, attirant encore plusieurs milliers de fidèles qui montaient assister à la messe en plein air.
Le père recteur était plus circonspect. Une telle tapisserie exposée dans une chapelle ignacienne pourrait avoir un bel écho au sein de la congrégation, si la description enthousiaste de Jérémie tenait ses promesses. Pourtant, avant toute décision, il fallait juger sur pièce. Le discours était passionné, éloquent, mais son auteur n’avait pas vu l’œuvre de ses yeux. Comme saint Thomas, le recteur n’aimait pas l’improvisation.
Aussi la semaine suivante, les deux Jésuites avaient pris place dans la voiture de sport du directeur artistique en direction de la Drôme pour répondre à l’invitation des lisseurs, visiter leur atelier et surtout vérifier si l’œuvre était vraiment à la hauteur de la description de son zélote.
Le rez-de-chaussée abritait l’atelier d’un ami sculpteur. Au premier étage, sous d’imposantes poutres renforcées par des piliers ouvragés, on trouvait le lieu de vie constitué de quelques chambres et d’une énorme pièce aux pierres apparentes où trônait au centre une cuisine moderne, composée d’une banque de plusieurs mètres, dans un coin un salon avec des canapés et chaises longues ainsi qu’une balancelle et, dans un autre, une solide table rustique en bois et des tabourets. La salle prenait toute la largeur de la maison, des fenêtres étaient percées de part et d’autre, donnant d’un côté sur le flanc de la montagne proche et de l’autre sur une vallée où se détachaient les crêtes à l’horizon.
L’atelier des lisseurs était au-dessus, dans le grenier immense s’étalant sur toute la surface de la maison., éclairé par des velux pratiqués sur les deux pentes du toit. On ne voyait que le ciel, malgré le panorama extérieur magnifique. Ils vivaient dans la beauté de la nature, mais celle-ci ne devait pas les distraire de leur travail, qui consistait à sublimer une autre beauté, celle des œuvres des artistes peintres qu’ils transposaient sur leur support de prédilection, la tapisserie.
Les murs étaient encombrés, multicolores jusqu’à la charpente qui démarrait à un mètre cinquante environ du plancher. C’était une mosaïque de bobines de taille diverse de fils de coton, de laine et de soie, pimpantes ou plus sombres, brillantes, ternes et moirées, rangées selon un ordre connu des seuls initiés et placées debout ou empilées couchées sur des étagères. Entre les étagères, des dessins, reproductions de tableaux, sur des papiers tendus en haut et en bas par une baguette de bois, étaient pendus le long des murs en pierres. On trouvait aussi dans un désordre apparent, par terre ou sur les étagères, des caisses et des paniers avec des écheveaux de laine, des matériaux variés, végétaux séchés, des bandes de tissus colorés, des sacs de plastique déchirés, des réceptacles de grands cartons à dessin. Sur une planche posée sur une poutre transversale de la charpente était glissé un amoncellement de rouleaux de papier, souvenirs de reproductions passées. Sur le sol, au milieu de la pièce, sur une plaque d’aggloméré, une immense feuille de papier s’étalait, on y devinait l’esquisse d’un vitrail. L’ensemble procurait l’impression paradoxale d’un joyeux capharnaüm où on pouvait se mouvoir en liberté sans se perdre. Les trois Covaullais, surpris et impressionnés, écarquillaient les yeux.
À chaque bout du grenier trônait un métier, un imposant appareil en bois, piloté par des pédales, sur lequel était tendu de gros fils. Les responsables du lieu dirigèrent leurs visiteurs auprès de celui de trois mètres de large sur lequel ils avaient commencé à tisser l'œuvre qui justifiait leur venue. Une reproduction agrandie du tableau était pendue sur le mur adjacent, une autre, plus grande encore, se devinait, sous la chaîne de la tapisserie en cours. Environ un tiers était tissé et s’enroulait, au fur et à mesure de l’avancement du travail. Le début était dominé par le noir et le gris d'un bâtiment. Sombre mais pas sinistre, il brillait grâce aux fils de soie bleue intégrés dans la laine noire et au relief rendu par le contraste entre les cotons de gris variés et les points doubles ou triples de la laine. La magie du tissage alliée à l'habileté des artistes donnait l’illusion d’une image en trois dimensions.
Une lisseuse leur fit une démonstration. Elle s’assit devant le métier.
— Contrairement aux lisseurs traditionnels, nous tissons à l’endroit pour voir immédiatement le résultat et le comparer au dessin du dessous. Ici c'est un dessin original, très contemporain aux contrastes forts. Après le bâtiment, nous arrivons au ciel et à la flamme. J’ai choisi un jaune pétant, mélangé avec de l’orangé. C’est comme si je mettais le feu moi-même. D’ailleurs, on sent que l’artiste était comme un pyromane, ou une sorcière, brûlant lui-même en s’incarnant dans la flamme pour ressortir purifié.
— Il est important de sélectionner des couleurs vives, plus vives que l’original, car la dimension atténue les contrastes, précisa son collègue.
— C’est grâce aux pédales que la chaîne s’ouvre, deux nappes se soulèvent, une paire et une impaire, et on passe ma fuse de trame entre les fils de chaîne. Je tourne plusieurs fois la fuse autour du fil de trame pour avoir du relief, pour que le feu se dégage du fond, du ciel, bleu gris en coton mélangé de soie. Là, je rajoute un fil blanc pour une transition à l’intérieur de la flamme et pour m’approcher du rose.
— Puisque nous avons la possibilité de mélanger les fils, il faut en profiter. C'est, en quelque sorte, une re-création, une interprétation, nous agissons, improvisons selon notre sensibilité, directement au moment du tissage.
— Lorsque j’ai terminé quelques centimètres, je prends le peigne pour bien serrer le tissage. Ainsi, la tapisserie est extrêmement solide.
— À la fin, on obtiendra une pièce de deux mètres sur trois. Le tableau initial, déjà impressionnant, est beaucoup plus petit, la reproduction sur le mur est déjà un agrandissement. La tapisserie donne une dimension monumentale à l’œuvre, pleinement conforme à son sujet et à l’écho planétaire qu’a reçu l’événement.
Les trois spectateurs étaient fascinés. Jérémie et le frère Jacques étaient enthousiastes. Ils interrogeaient les artistes sur le choix des couleurs et des matériaux. Le recteur restait silencieux.
Covaulles-les Deux-Clochers était autrefois un haut lieu de pèlerinage, « le petit Lourdes de l’Ardèche » le surnommait-on. Sa basilique abritait les reliques de deux saints, dont celles du célèbre saint Brébeuf. Mais les temps avaient changé, de la douzaine de congrégations religieuses qui avaient peuplé le village, multipliant les bâtisses et les monuments, il ne restait plus que des Jésuites, seulement deux Jésuites dans une immense maison. Les habitants, dont l’accueil de milliers de pèlerins avait assuré la prospérité, se sentaient abandonnés.
Le recteur et le frère Jacques, fraîchement arrivés et découvrant le village et son histoire, en étaient conscients et étaient à l’affut d'idées pour relancer l’activité pastorale. Ils recherchaient des initiatives plus en phase avec l’époque. Rapprocher le monde contemporain de l’Église sans trahir l’histoire religieuse riche du village, tel était le défi à relever, selon le recteur, ouvrir le Sanctuaire aux nouveaux horizons, parfois bien brumeux, du troisième millénaire sans bousculer la religiosité surannée des bénévoles indispensables au fonctionnement de la paroisse. Ainsi, les Jésuites accueillirent avec chaleur Jérémie et écoutèrent sa proposition dans un mélange de curiosité intéressée et de circonspection prudente.
L’idée du directeur lui avait été suggérée par une rencontre récente. Hors saison, l’association Covaulles’Art Expo organisait des visites d’exposition et d’ateliers d’artistes nombreux dans la région. Un groupe de bénévoles s’était déplacé à l’automne 2019 au Musée d’Art Contemporain de Montélimar qui présentait une série de tapisseries monumentales et impressionnantes, autant par leur sujet que par leur facture. Elles reproduisaient des tableaux d’artistes contemporains très agrandis. Leur taille et surtout leur matérialité, le tissage, réalisé à l’aide de divers matériaux, laine, soie, mais aussi végétaux ou plastique, donnaient une lumière, un relief inattendus, qui frappait le spectateur et sublimait l’œuvre originale. L’effet était saisissant. On ressentait le choc esthétique des tableaux originaux, comme magnifié et transmuté par la texture, les creux et les bosses du tissage, l’éclat et la diversité des matériaux utilisés.
Jérémie, subjugué, avait rencontré les lisseurs pour les inviter l’été suivant à Covaulles, malheureusement, leur agenda était rempli sur les deux années à venir. Pourtant la discussion n’avait pas été vaine. Sa présentation enthousiaste du village, de son histoire et de son exposition avait touché les artistes. Ils n’avaient pas voulu le décevoir par un refus sans issue et lui avaient proposé de visiter leur atelier dans la montagne drômoise. Ils travaillaient, avaient-ils raconté, sur le projet d’un artiste peu connu. Quand ils avaient décrit le tableau, Jérémie avait exulté, il tenait enfin, croyait-il, l’œuvre digne de l’anniversaire de Covaulles’Art Expo. Il l’avait tout de suite imaginé dans la chapelle Saint-Gabriel, ce serait le clou de la saison 2020.
Restait donc à convaincre les Jésuites. La description de la tapisserie avait piqué leur curiosité. Le tableau évoquait un drame récent qui avait ému l’ensemble de la planète et au premier chef l’Église, directement impactée. La représentation, précisait Jérémie, était très contemporaine, audacieuse. La proposition d’une installation dans la chapelle Saint-Gabriel était séduisante. La célébration du vingtième anniversaire de l’exposition laissait de marbre les gardiens du Sanctuaire, mais le sujet du tableau les concernait directement. L’événement avait reçu un tel écho, qu’il avait remis l’Église au centre de l’actualité ! Plus de six mois après la catastrophe et malgré le Covid, La Croix réactivait régulièrement son souvenir en rendant compte des récits, des débats, des polémiques qu’elle suscitait, tant chez les politiques que les religieux ou les artistes, les historiens, les architectes, les artisans et les pompiers, bien sûr. Tout le monde avait été touché et chacun avait son opinion.
Réveiller le sanctuaire en participant à ce maelstrom, tout alliant modernité et tradition par une œuvre d’art contemporaine, exceptionnelle et inédite, « c’était classe ». L’expression était du frère jésuite, âgé d’une quarantaine d’années, d’autant que, ajoutait-il, le 15 août, fête de la Vierge montant au ciel, était depuis toujours la principale fête religieuse du village, attirant encore plusieurs milliers de fidèles qui montaient assister à la messe en plein air.
Le père recteur était plus circonspect. Une telle tapisserie exposée dans une chapelle ignacienne pourrait avoir un bel écho au sein de la congrégation, si la description enthousiaste de Jérémie tenait ses promesses. Pourtant, avant toute décision, il fallait juger sur pièce. Le discours était passionné, éloquent, mais son auteur n’avait pas vu l’œuvre de ses yeux. Comme saint Thomas, le recteur n’aimait pas l’improvisation.
Aussi la semaine suivante, les deux Jésuites avaient pris place dans la voiture de sport du directeur artistique en direction de la Drôme pour répondre à l’invitation des lisseurs, visiter leur atelier et surtout vérifier si l’œuvre était vraiment à la hauteur de la description de son zélote.
6
Les lisseurs habitaient une grande bâtisse dans un village de la montagne drômoise. À flanc de coteaux, la maison en pierres de granit taillé, un ancien couvent, paraissait aujourd’hui avoir été construite pour eux, répondant magnifiquement à leurs besoins malgré sa vétusté.Le rez-de-chaussée abritait l’atelier d’un ami sculpteur. Au premier étage, sous d’imposantes poutres renforcées par des piliers ouvragés, on trouvait le lieu de vie constitué de quelques chambres et d’une énorme pièce aux pierres apparentes où trônait au centre une cuisine moderne, composée d’une banque de plusieurs mètres, dans un coin un salon avec des canapés et chaises longues ainsi qu’une balancelle et, dans un autre, une solide table rustique en bois et des tabourets. La salle prenait toute la largeur de la maison, des fenêtres étaient percées de part et d’autre, donnant d’un côté sur le flanc de la montagne proche et de l’autre sur une vallée où se détachaient les crêtes à l’horizon.
L’atelier des lisseurs était au-dessus, dans le grenier immense s’étalant sur toute la surface de la maison., éclairé par des velux pratiqués sur les deux pentes du toit. On ne voyait que le ciel, malgré le panorama extérieur magnifique. Ils vivaient dans la beauté de la nature, mais celle-ci ne devait pas les distraire de leur travail, qui consistait à sublimer une autre beauté, celle des œuvres des artistes peintres qu’ils transposaient sur leur support de prédilection, la tapisserie.
Les murs étaient encombrés, multicolores jusqu’à la charpente qui démarrait à un mètre cinquante environ du plancher. C’était une mosaïque de bobines de taille diverse de fils de coton, de laine et de soie, pimpantes ou plus sombres, brillantes, ternes et moirées, rangées selon un ordre connu des seuls initiés et placées debout ou empilées couchées sur des étagères. Entre les étagères, des dessins, reproductions de tableaux, sur des papiers tendus en haut et en bas par une baguette de bois, étaient pendus le long des murs en pierres. On trouvait aussi dans un désordre apparent, par terre ou sur les étagères, des caisses et des paniers avec des écheveaux de laine, des matériaux variés, végétaux séchés, des bandes de tissus colorés, des sacs de plastique déchirés, des réceptacles de grands cartons à dessin. Sur une planche posée sur une poutre transversale de la charpente était glissé un amoncellement de rouleaux de papier, souvenirs de reproductions passées. Sur le sol, au milieu de la pièce, sur une plaque d’aggloméré, une immense feuille de papier s’étalait, on y devinait l’esquisse d’un vitrail. L’ensemble procurait l’impression paradoxale d’un joyeux capharnaüm où on pouvait se mouvoir en liberté sans se perdre. Les trois Covaullais, surpris et impressionnés, écarquillaient les yeux.
À chaque bout du grenier trônait un métier, un imposant appareil en bois, piloté par des pédales, sur lequel était tendu de gros fils. Les responsables du lieu dirigèrent leurs visiteurs auprès de celui de trois mètres de large sur lequel ils avaient commencé à tisser l'œuvre qui justifiait leur venue. Une reproduction agrandie du tableau était pendue sur le mur adjacent, une autre, plus grande encore, se devinait, sous la chaîne de la tapisserie en cours. Environ un tiers était tissé et s’enroulait, au fur et à mesure de l’avancement du travail. Le début était dominé par le noir et le gris d'un bâtiment. Sombre mais pas sinistre, il brillait grâce aux fils de soie bleue intégrés dans la laine noire et au relief rendu par le contraste entre les cotons de gris variés et les points doubles ou triples de la laine. La magie du tissage alliée à l'habileté des artistes donnait l’illusion d’une image en trois dimensions.
Une lisseuse leur fit une démonstration. Elle s’assit devant le métier.
— Contrairement aux lisseurs traditionnels, nous tissons à l’endroit pour voir immédiatement le résultat et le comparer au dessin du dessous. Ici c'est un dessin original, très contemporain aux contrastes forts. Après le bâtiment, nous arrivons au ciel et à la flamme. J’ai choisi un jaune pétant, mélangé avec de l’orangé. C’est comme si je mettais le feu moi-même. D’ailleurs, on sent que l’artiste était comme un pyromane, ou une sorcière, brûlant lui-même en s’incarnant dans la flamme pour ressortir purifié.
— Il est important de sélectionner des couleurs vives, plus vives que l’original, car la dimension atténue les contrastes, précisa son collègue.
— C’est grâce aux pédales que la chaîne s’ouvre, deux nappes se soulèvent, une paire et une impaire, et on passe ma fuse de trame entre les fils de chaîne. Je tourne plusieurs fois la fuse autour du fil de trame pour avoir du relief, pour que le feu se dégage du fond, du ciel, bleu gris en coton mélangé de soie. Là, je rajoute un fil blanc pour une transition à l’intérieur de la flamme et pour m’approcher du rose.
— Puisque nous avons la possibilité de mélanger les fils, il faut en profiter. C'est, en quelque sorte, une re-création, une interprétation, nous agissons, improvisons selon notre sensibilité, directement au moment du tissage.
— Lorsque j’ai terminé quelques centimètres, je prends le peigne pour bien serrer le tissage. Ainsi, la tapisserie est extrêmement solide.
— À la fin, on obtiendra une pièce de deux mètres sur trois. Le tableau initial, déjà impressionnant, est beaucoup plus petit, la reproduction sur le mur est déjà un agrandissement. La tapisserie donne une dimension monumentale à l’œuvre, pleinement conforme à son sujet et à l’écho planétaire qu’a reçu l’événement.
Les trois spectateurs étaient fascinés. Jérémie et le frère Jacques étaient enthousiastes. Ils interrogeaient les artistes sur le choix des couleurs et des matériaux. Le recteur restait silencieux.
A suivre... Épisode 4 : Réticence et poker menteur
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