Épisode 2 du T2 : Artistes et marché

 

T2 des Chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
La Vierge incandescente

3

En octobre, la commission artistique s’était déplacée jusqu’à l’atelier de Dino. Il les avait accueillis chaleureusement. Dino était intarissable sur son passé de musicien et sur les anecdotes croustillantes du showbiz avec les chanteurs et chanteuses de variété qu’il avait accompagnés. De nombreuses photos dédicacées et encadrées d’artistes du showbiz ornaient les murs de sa maison adossée au col de Covaulles, versant est. Il avait découvert le village grâce à Johnny Hallyday, qui avait tourné un film à Annonay en 2001. Comme l’idole créait un peu d’agitation en ville, elle avait été logée à l’écart dans une gentilhommière d’un village voisin de Covaulles-les-Deux-Clochers avec Dino, qui l’accompagnait alors en tant que photographe.
— Johnny s’emmerdait, racontait-il. Il avait commandé un hélico pour aller jouer au casino au bord du Léman. Moi, j’en ai profité pour visiter la région avec sa moto. C’est comme ça que j’ai découvert le village et trouvé des potes en Ardèche. J’y ai acheté une petite maison avec un panorama sur les Alpes à couper le souffle et un atelier pour mes vieux jours. C’était pas cher.

Après avoir admiré les photos et deviné le nom des vedettes, le groupe est descendu dans son atelier
— Tu nous avais caché un trésor, s’exclama Jérémie !
Jusqu’ici Dino était resté silencieux sur sa peinture. Dès ses vingt ans, il avait été reconnu et recherché comme virtuose de la guitare, mais, en peinture, c’était un amateur, un barbouilleur. Le maniement des pinceaux était un hobby, qu’il n'avait développé que plus tard, cultivé seul dans ses courts séjours au village et qu’il avait fait fleurir en secret depuis son installation. Il en avait gardé une grande modestie, intimidé par le talent et l’audace des artistes, côtoyés autrefois dans les années quatre-vingt. À Paris, il avait fréquenté le courant de « la figuration libre ».
— Des gens merveilleux, souvent du Sud, comme moi : les frères Di Rosa, Combas, Ben, plein d’autres… Betty Binder. Ah ! Betty, des jambes interminables, on était tous amoureux d’elle. Elle a fait son chemin, elle aussi, mais il paraît qu’elle déprime maintenant. Ils étaient vivants, drôles, fêtards. Ils s’inspiraient du quotidien, du rock, des statuettes pour touristes, des enseignes de magasins en Afrique des réclames… Un peu comme dans le Pop-Art, avec la pub et la BD, Andy Warhol et compagnie aux US, mais moins snob, moins prise de tête, moins commercial. On rigolait bien. 
Sur le mur de son atelier une grande photo de groupe était accrochée. Dino y avait pointé du doigt les artistes. Une autre photo l’avait fait soupirer, une très belle et très jeune femme en blouse devant un chevalet, souriant au photographe, un pinceau dans une main, un album de Picsou dans l’autre. « Betty » nous avait-il présenté.
— Les plus cools, c’était eux, les tenants des « arts modestes ». 
— Des « arts modestes », ça existe, l’interrompit Jérémie, méfiant ?
— Ouais, comme j’ai dit, ceux qui reprenaient les techniques artisanales, les arts du quotidien et de la rue.  Les playmobils, les enseignes de commerçants ou des artisans qui fabriquent des statues primitives pour les touristes. 
— Les playmobils ? Tu appelles ça de l’art ?
— Ben ouais, ils en faisaient quelque chose qui avait de la gueule et ils avaient le vent en poupe. J’étais fasciné par toute cette énergie, cette explosion. Quelle ambiance, quelle déconnade ! On carburait au pastis et à d’autres substances pour imiter les Américains. Je les admirais, c’était des géants ! Moi, je débutais, je m’essayais en tâtonnant. C’était pas terrible. Aussi j’ai laissé tomber à l’époque. J’étais déjà bien occupé avec les tournées des artistes de variétés.
— Mais tu t’es remis à la peinture.
— Ouais, un peu de nostalgie… et puis les variétés tournaient en rond. Et j’avais plus la flamme. J’ai voulu retrouver les anciens potes, mais c’est plus pareil, certains ont pris la grosse tête, d’autres ont disparu. C’est l’histoire classique de l’art. Les avant-gardes sont toujours récupérées ou oubliées. Alors j’ai continué à barbouiller ici, devant les Alpes, je suis bien.
On ne pouvait plus arrêter Dino. Tout ce qu’il avait tu depuis si longtemps sortait d’un coup. On avait fermé la boîte à anecdotes des musiciens pour ouvrir celle des plasticiens.

Jérémie était déstabilisé, mais captivé. Il avait pris la direction de l’exposition estivale depuis trois ans et découvrait tout d’un coup un monde inconnu et pourtant si proche. Celui d’un courant artistique dont il ignorait l’existence et aussi le talent pictural de Dino. Des tableaux magnifiques, enfermés à quelques centaines de mètres du local de l’association artistique du village. 
L’atelier du peintre était face au soleil levant, éclairé par deux immenses fenêtres voutées, on y voyait toute la chaîne des Alpes. Les toiles étaient entassées dans le plus grand désordre, certaines accrochées au mur, d’autres adossées les unes sur les autres.
Jérémie était bouche bée. Il dégageait les tableaux pour les admirer. Des représentations raffinées, délicates, aux couleurs et éclatantes, chatoyantes et provocantes. Des femmes souvent, ou une seule femme, peut-être, des femmes peintres ou musiciennes, en pleine démonstration de leur art, de face ou de profil, hiératiques habillées ou non. Un voyage intérieur dans un Eden magique et exotique, à la fois charmant et loufoque. On n’y retrouvait pas les paysages grandioses du village, mais il y sourdait son âme chaleureuse, rigolarde et pittoresque. Dino avait trouvé un village conforme à sa nature, à son imaginaire qu’il sublimait et projetait sur ses toiles. 
Les tableaux méritaient d’être vus, aucun doute possible, c’était une obligation. Le village devait rendre hommage à son artiste et le faire connaître aux visiteurs de l'exposition. Ils auraient toute leur place dans la programmation de 2020. Partager cette richesse méconnue du village était une opportunité à ne pas manquer. 
Les relations de Dino dans le monde de la peinture étaient aussi précieuses pensait le directeur. Il savait être opportuniste, il se mit à rêver.
— Dis donc Dino, qu’est-ce que tu dirais d’une rétrospective sur ce courant de la « figuration libre » avec quelques-uns de tes potes ?
— N’y pense même pas. Avec la cote qu’ils ont atteinte, ils ne se déplaceront pas et, à supposer qu’ils prêtent un ou deux tableaux, les frais d’assurance seront exorbitants, sans parler des mesures de sécurité. Comme j’ai dit, j’avais essayé de renouer… mais sans succès.

Déçu, Jérémie se rallia à l’avis général de la commission : une salle serait réservée à Dino. On ferait aussi un événement pour fêter l’anniversaire de Dino et celui de l’exposition. On contacterait pour cela la nouvelle municipalité qui prendrait les rênes du village au printemps prochain et dont la composition restait incertaine.
On n'accrocherait pas les tableaux de l’artiste dans la chapelle pour ménager la susceptibilité des plus traditionalistes des Covaullais. Les premières relations avec les Jésuites nouvellement arrivés étaient excellentes, une coopération s’esquissait. Mieux valait ne pas commencer par une provocation.
Par ailleurs, Dino reprendrait contact avec quelques-uns de ses amis pour voir si l’un ou l’autre serait prêt à prononcer une conférence sur ce fameux courant de la figuration libre. 

4

Par prudence, nous l’appellerons « le collectionneur ». Le collectionneur était un amateur d’art, un professionnel plutôt, et un bon connaisseur des mécanismes de son marché. Jusqu’ici, il n’avait pas eu la réussite que méritait son talent, pensait-il. Il était propriétaire de deux galeries, une à Paris, l’autre à Montréal. Elles rencontraient un petit succès, un succès d’estime, dans le monde très fermé des marchands d’art. Le collectionneur visait plus haut, beaucoup plus haut.

Son modèle était Leo Castelli, un galeriste, collectionneur comme lui, marchand très influent au siècle dernier, qui avait révolutionné les règles du milieu. Kandinsky, d’abord grâce à sa veuve, puis Pollock, Kooning, Rauschenberg, et bien d’autres peintres lui devaient leur notoriété. Grâce à lui, la cote de leurs œuvres avait atteint des sommets. Il avait démarré sa carrière à Paris, mais n’avait vraiment percé que lorsqu’il avait traversé l’Atlantique. Sa réhabilitation d’un immeuble vide sur les quais de New York pour le réserver à l’art contemporain, le célèbre « 420 », avait transformé le quartier. Les galeries et les ateliers s’étaient multipliés à SoHo. « The place to be ». Ainsi, un terrain déshérité de docks et de remises, était devenu dans les années 70 l’équivalent américain du Montparnasse parisien des années 20. À sa manière, il avait inventé le Pop-Art, basculant le berceau de l’art contemporain d’un côté à l’autre de l’Atlantique.
Le destin de Castelli faisait rêver notre collectionneur. Sa mère, grande amatrice d’art, avait les yeux brillants quand elle lui en parlait. Elle avait ramené de New York en 1965, cinq ans avant sa naissance, une lithographie de Roy Lichtenstein, un des poulains du marchand d’art américain. Le tableau trônait dans la salle à manger familiale. L’affiche était intitulée « Crack ». C’était une case de bande dessinée très agrandie où l’on apercevait une tête de femme, béret rouge sur la tête, tirant au fusil, qui criait « NOW, MES PETITS POUR LA FRANCE ! », un hommage à la Résistance. Le dessin avait fasciné le petit garçon. Son imagination mélangeait les récits encore vivaces des parents sur l’histoire de la guerre et ceux des Comics américains, dont il avait une belle collection. Sa mère lui avait raconté sa rencontre, son aventure, avec le galeriste, grand charmeur, qui lui avait fait don de la lithographie. 
Le tableau et l’enthousiasme maternel, les artistes qui fréquentaient son domicile, étaient sans aucun doute à l’origine de sa vocation. Devenu adulte, notre collectionneur suivait avec passion le marché de l’art contemporain, tentant, comme son modèle américain, d’en sentir et prévoir les tendances pour en tirer le maximum de profit. L’ouverture de ses galeries avait été laborieuse. Depuis une quinzaine d’années, les résultats étaient mitigés, alternant de rares hauts et de nombreux bas tandis que le marché était de plus en plus spéculatif. Les prix, devenus volatils, pouvaient se multiplier par dix sous l’effet de manœuvres. Certains dénonçaient « les zombies formalistes », des œuvres séduisantes, élégantes, mais imitant l’abstraction américaine sans originalité. Leur cote s’effondrait aussi vite qu’elle avait monté.

Sa mère se désolait. Le collectionneur en était paralysé. Et puis, en 2018, elle était morte. Le collectionneur s’était effondré et s’était aussi senti libéré. Une sensation étrange, comme un oisillon qui boitille, n’arrive pas à voler et tout à coup prend son envol et s’enivre de l’air sous ses ailes, de l’espace qui s’ouvre, de l’horizon qui s’élargit à l’infini, de l’indépendance gagnée. Et, au printemps 2019, le collectionneur avait perçu un appel. Sa mère sans doute, sa mère l’appelait depuis l’au-delà, lui suggérait de forcer le destin. Jusqu’ici, il avait subi le marché de l’art, il lui fallait le dominer, le plier à ses exigences, à ses intérêts. D’autres avaient su le faire, pourquoi pas lui ?
Il avait l’intuition qu’un nouveau mouvement artistique se dessinait, qui lui rappelait celui de « la figuration libre » et plus encore « des arts modestes » dont plusieurs artistes fréquentaient le salon de sa mère dans les années 90. Certains avaient percé et lui étaient inaccessibles. D’autres étaient oubliés. Il s’était alors empressé de racheter les tableaux d’une peintre, délaissée et sans le sou, Betty Binder. Il lui fallait maintenant la remettre sur le devant de la scène artistique. Pas facile, elle était vieille, déprimée, en mauvaise santé, pas très glamour ni média compatible. Il ne pouvait compter sur elle pour incarner une nouvelle école de l’art contemporain et convaincre les quelques critiques d’art, qui faisaient la pluie et le beau temps du marché, de son talent et donc de la valeur de ses œuvres.
Il devait trouver une idée pour frapper un grand coup. Un soir qu’il se promenait sur l’Ile de la Cité à Paris, non loin de sa galerie, sa mère lui avait soufflé l’idée. Il avait trouvé l’événement qui relancerait sa carrière, le tourbillon qui l’emporterait vers les sommets. Assis à la terrasse d’un café, il avait imaginé l’opération audacieuse capable d’inverser le sens de la roue de sa Fortune. C’était risqué, il jouait avec le feu, il pourrait s’y brûler les ailes, mais le jeu en valait la chandelle, une chandelle de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Quelques mois plus tard, son intuition artistique avait été confortée. En novembre 2019, Christie’s, une des plus célèbres salles des ventes, avait organisé à Hong Kong une session qu’elle avait baptisée Hi-Lite, une petite vente mais qui mettait justement en avant cette esthétique nouvelle qu’il avait repérée, néo-pop, d’un kitsch décomplexé, aux œuvres « légères » (lite), faciles à comprendre et à apprécier d’artistes « dont les connexions avec l’art commercial, les dessins animés et la Street culture leur ont valu une renommée internationale ». Cette inspiration avait attiré l’attention du collectionneur, sans doute parce qu’elle lui rappelait celle de Roy Lichtenstein, l'auteur du tableau de la mère du collectionneur, mais renouvelée, actualisée. Christie’s avait rencontré le succès et mis un nom sur l’un des premiers grands mouvements du vingt-et-unième siècle, et lui avait compris avant tout le monde qu’il trouvait ses racines dans un autre du siècle dernier.
Cette fois, c’était sûr, le collectionneur avait su anticiper la tendance. Dès que l’opération qu’il avait imaginée serait bouclée, il atteindrait les sommets du marché de l'art. Il dépasserait même la renommée de Léo Castelli.
 

A suivre... Épisode 3 : Chapelle et tapisserie

 

Trois tomes des Chroniques déjà disponibles 

 

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