Épisode 1 du T2 : Incendie et fermeture

 

T2 des Chroniques 
de Covaulles-les-Deux-Clochers 
 
La Vierge incandescente

1

15 avril 2019, 17h30, Notre-Dame-de-Paris 

Un ouvrier descend sur le trottoir de l’un des deux ascenseurs extérieurs qui longent l’édifice jusqu’à l’échafaudage entourant la flèche. Cinquante mille tubes en fer sont déjà installés. Il en est prévu dix fois plus, dans un jeu de mikado posé au sommet de la cathédrale.
L’ouvrier a fini sa journée. Il porte en bandoulière une lourde sacoche de cuir, ses outils sans doute. Il en sort un téléphone et appuie sur la touche d’un numéro préenregistré. Une voix autoritaire fuse :
— Oui ?
— C’est fait.
— Très bien, n’oubliez pas de prévenir qui vous savez…
— Vous ne serez pas déçu.
— J’y compte bien.
L’interlocuteur a raccroché.
L’ouvrier soupire. La journée a été stressante. Il a besoin d’une bière bien fraiche. Il s’éloigne à pied, traverse la Seine, achète Charlie-hebdo à un kiosque et s’installe au soleil de la terrasse d’une brasserie. Il ouvre le journal, le parcourt d’un œil distrait, mais son regard est attiré par la vie devant lui : les badauds, des amoureux enlacés, une femme avec une poussette, un cadre cravaté, une péniche sur la Seine et, plus loin, Notre-Dame. Brun, beau gosse, le buveur de bière offre un sourire à toutes les flâneuses qui frôlent sa table, et elles lui rendent volontiers. C’est le printemps, il fait très beau. Paris en profite et paraît ralentir en cette fin d’après-midi ensoleillée.

19h

La nuit tombe. Des sirènes. Des voitures de pompiers se dirigent vers l’Ile de la Cité et traversent le pont. Une fumée noire monte sur le bleu sombre du ciel, elle s’élève du toit de la cathédrale. 
L’ouvrier finit sa bière, replie le journal et ressort le téléphone de sa sacoche. Il appelle un autre numéro. Une voix faible presque inaudible lui répond.
— …Allo…
— Salut, j’ai quelque chose pour toi, pour ton projet, du lourd, Mama mia ! Ramène-toi. Notre-Dame brûle. La nuit sera grandiose…

L’incendie de la plus célèbre des cathédrales a démarré. La flèche s’écroulera dans un tourbillon d’étincelles et illuminera Paris en cette nuit du 15 avril 2019. La catastrophe aura un écho planétaire et bouleversera les consciences jusqu’aux plus grands chefs d’État.

Elle ébranlera aussi la quiétude de Covaulles-les-Deux-Clochers, un petit village d’Ardèche du Nord. 

2

Fin août 2019, Covaulles-les-Deux-Clochers

Ce village de Haute-Ardèche est connu pour la vitalité de ses associations qui organisent des événements du printemps à l’automne pour pallier la désaffection des pèlerinages qui entretenait autrefois sa prospérité. La basilique n’attire plus les foules, mais les habitants ont hérité d’une tradition d’accueil, de convivialité et de solidarité. Ils savent retrousser leurs manches pour faire vivre leur village. Le calendrier des festivités est chargé : rassemblements de vieilles voitures, brocante, trail, séances de cinéma, du théâtre proposé par la troupe locale, des courses cyclistes sans compter les concours de belote ou de boules. Le village de quatre cents habitants, situé sur un col dans un paysage d’exception, triple facilement sa population en été pour le plus grand plaisir des commerçants.
L’exposition d’art contemporain était un des joyaux de cette programmation estivale. Elle venait de fermer ses portes. Les artistes et les bénévoles de l’association Covaulles’Art Expo s’affairaient pour démonter l’installation répartie sur les quatre niveaux du Centre communal, un grand et beau bâtiment en pierre dominant le village, une ancienne école religieuse. Dans une ambiance joyeuse, papier bulle et rouleaux de scotch à tous les étages, on emballait les œuvres, on les descendait le long des escaliers, on remplissait les camionnettes. On décrochait les rideaux, on remisait estrades et présentoirs. On débranchait les spots.
La bonne humeur régnait. Dino avait amené sa guitare, sa voix profonde et légèrement cassée déroulait des rengaines populaires, reprises en chœur à tous les étages. Petit, mal rasé avec une moustache à la Georges Brassens en plus dégarnie, il savait mettre l’ambiance. Alors, quand il entonnait le tube de 1964 de Johnny Halliday Les portes du pénitencier, les vitres tremblaient.

Comme chaque année, la manifestation avait attiré les foules. Avec près de six mille passages, c’était un succès qui avait animé le village tout l’été. Entre les heureux organiseurs, les exposants comblés, les visiteurs admiratifs, et les commerçants ou les bistrotiers qui récupéraient des clients arpentant les rues du centre du bourg, c’était gagnant-gagnant, comme on dit chez les stratèges du marketing.
À cinq heures, il ne restait plus qu’à passer l’aspirateur pour rendre le grand bâtiment communal à sa vocation hors saison : le club des ainés, les répétitions de la fanfare, la gymnastique des enfants de l’école et bien d'autres activités. Fiers, mais fatigués, une dizaine de bénévoles s’étaient retrouvés autour d’un verre.
— Tout le monde est servi ? s’est inquiété Jérémie, l’autoproclamé directeur artistique. Levons notre verre à notre réussite. Vous avez assuré. Merci d’être là. Merci pour votre enthousiasme. Chaque année l’exposition s’affirme comme un événement culturel incontournable pour l’Ardèche. 
Les présents avaient applaudi et trinqué, Jérémie avait poursuivi :
— La saison 2019 est achevée. Il faut penser à la suivante. En 2020, l’association aura trente ans d’existence. En trente ans, nous avons grandi, nous avons investi tout le bâtiment, quatre niveaux, six salles, une dizaine d’artistes. Qui l’aurait parié ?
— Trente ans ! Waouh ! Faut fêter ça. Faire un truc exceptionnel. Une grande fête…
— Pourquoi pas un concours ?
— Pas besoin de concours, nous faisons déjà le plein de candidatures, rétorqua Jérémie. N’en ajoutons pas nous serions débordés, nous ne pourrions assurer la sélection.
— Et en 2020, ce sont les élections municipales. Il est probable que l’équipe de la mairie change. Le nouveau conseil appuiera sûrement un événement artistique, rappela Serge, qui avait quelques idées sur la nouvelle composition de la mairie.
— Il n’y a pas qu’à la mairie que cela change. À la paroisse aussi, on attend deux nouveaux Jésuites pour remplacer les anciens, ajouta Elisabeth, qui fréquentait assidûment la basilique du village.
— J’espère qu’ils seront plus ouverts sur l’art que les anciens, maugréa Joseph.
— Oui, on pourrait enfin investir la chapelle Saint-Gabriel. Nous manquons de place et ce serait un superbe écrin pour les œuvres.
— Hé Dino ! Tu n’auras pas soixante-dix ans l’année prochaine ? On pourrait présenter tes peintures dans la chapelle. Trente ans pour l’exposition, soixante-dix pour l’artiste, cela aurait de la gueule…

Dino est musicien, un musicien professionnel retraité, il joue de la guitare, chante bien et aime partager sa passion. Mais peu savent que c’est aussi un peintre, un artiste complet. Il a fréquenté les milieux parisiens de l’art contemporain des années quatre-vingt. Il n'en parle pas et personne dans le village n’a vu ses œuvres.
— Euh, je ne suis pas sûr que mes peintures soient appréciées des pères jésuites.
— Allons ! Pas de fausse modestie, on saura bien les convaincre.
— À moins qu’ils se laissent influencer par les culs bénis du village, marmonna Joseph. Les Jésuites restent des Jésuites.
— Il faut tout de même voir les toiles de Dino. On peut pas mettre n’importe quelle image dans une chapelle, même désacralisée, protesta Elisabeth.

Jérémie se taisait, vexé de ne découvrir que maintenant qu’il côtoyait depuis plusieurs années un plasticien. Sentant une polémique monter, il coupa court et renvoya la question à la commission artistique de l’association.

A suivre... Épisode 2 : Artistes et marché

 

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